Rodéo pour cowboys en cage

Prière

  • Chaque dimanche d’octobre, Angolas, un pénitencier de sécurité maximale en Louisiane, organise un rodéo pour ses détenus.li>
  • L’épreuve sert à financer les programmes religieux de la prison.
  • 85% des détenus d’Angola ne sortiront jamais d’ici.

Pénitencier d’Angola (Louisiane). Derrière ses épaisses lunettes de soleil à miroir, Terry Hawkins, matricule 101 896, a ce regard que l’on imagine fier. Le torse bombé, les mains sur
son ceinturon, celui que ses pairs ont surnommé Bullfighter (le combattant de taureaux) raconte comment il a remporté dix-neuf duels face aux taureaux auxquels il s’est mesuré pendant les rodéos du pénitencier d’Angola. Ce surnom qui vous colle à la peau et vous définit en prison, Terry vous fait comprendre qu’il l’a mérité. C’était en 1995. “Le teaurau m’a encorné et projeté en l’air, raconte-t-il. Quand je suis retombé par terre, il m’a chargé à nouveau, mais je me suis agrippé et j’ai pu attraper le jeton qu’il avait entre les cornes. J’ai gagné. Depuis, on m’appelle Bullfighter ici”.

Terry Hawkins a passé à la télévision et a été mentionné dans un livre du journaliste Daniel Bergner sur le rodéo d’Angola. “Au chapitre 13, c’est moi”. Oui, c’est lui qui a fixé la bête pendant toutes ces années, l’a défiée et la vaincue sous les applaudissements, vivats et rires des 10 000 spectateurs amusés. Pour assister chaque dimanche d’octobre à ces batailles inégales entre des prisonniers qui n’ont pas le droit de s’entraîner et les taureaux, la place coûte 10 dollars. “Vous avez besoin d’un peu de danger pour rendre le show excitant”. L’homme qui l’affirme, s’appelle Jim Leslie. Cowboy professionnel, Leslie aide le pénitencier à organiser son rodéo depuis 18 ans. “Cela donne à beaucoup de prisonniers une chance d’accomplir quelque chose, de rêver et d’exister”, ajoute-t-il avec son accent traînant du sud des Etats-Unis.

Ce matin-là, l’homme à la chemise à carreaux et au stetson, prête main forte aux détenus qui préparer les chevaux sous les gradins de l’arène. Le rodéo ne débutera que dans quatre heures mais de l’autre côté des grillages, la foule déambule déjà sous un soleil de plomb. Pas un regard ne s’attarde sur ces forçats qui s’autorisent parfois un coup d’oeil rêveur sur ces gens qui leur renvoient l’image de la liberté.

En 1985, Hawkins a été condamné à la prison à perpétuité pour le meurtre de son patron Denver Tarter au cours d’une dispute “qui a mal tourné” comme il dit. Terry a plaidé coupable. Il n’avait pas d’autre choix d’ailleurs, tant les preuves étaient accablantes. Selon le récit qu’il fait du meurtre, son patron lui avait demandé de faire des heures supplémentaires le jour de l’anniversaire de Quiana, l’aînée de ses deux filles. Terry avait refusé. Il aurait passé à l’acte à cause de bouts de viande qu’il devait ramasser «alors que moi, je ne demandais qu’à pouvoir aller acheter un cadeau à ma fille», dit-il. Il dit avoir été insulté et aurait frappé. Son patron se serait défendu en agrippant une hache. Terry invoque la légitime défense pour expliquer pourquoi il a quasiment décapité son Denver Tarter.

Hawkins est aujourd’hui père, grand-père et meurtrier d’un homme qui ne lui avait jamais voulu de mal. Il a fait du Guts and Glory (n. d. l. r .: Tripes et Gloire) sa spécialité. L’épreuve reine du rodéo consiste à envoyer des détenus dans l’arène face au plus gros et plus dangereux des taureaux. Ces derniers ont trois minutes pour tenter d’arracher un jeton scotché entre les cornes de l’animal. Pour ce face-à-face avec le danger, Terry troque son stetson pour un bonnet rouge. Alors que la plupart des détenus entrent dans l’arène avec pour seule ambition d’éviter les cornes acérées du taureau, Terry veut que l’animal le charge et va au contact. Il n’a pas peur du mal et porte sur lui les traces des batailles perdues comme ce dentier qu’il enlève en racontant ses exploits. Sa cage thoracique est douloureuse. Mais qu’importe. Ses deux filles de 22 et 20 ans seront là pour l’applaudir aujourd’hui et ce bref moment de complicité vaut pour lui toutes les souffrances du monde.

Entre les cornes du taureau, il y a 300 dollars — une somme importante pour des prisonniers qui gagnent en moyenne 10 centimes de l’heure - et quelques secondes de gloire pour ces cowboys d’un jour. “Le rodeo c’est un privilège pour les détenus”, assène Gary Young, l’un des cadres de la prison. A Angola, les autorités sont fières de leur rodéo et du travail accompli ces dernières années. Les chiffres bruts les confortent. Les attaques à l’intérieur du pénitencier sont rares. Le système est bien huilé. Les détenus, dont 85% ne quitteront jamais Angola, sont divisés en trois groupes. Ceux de “sécurité maximale”, sont confinés dans des cellules individuelles vingt-trois heures sur vingt-quatre. Les prisonniers de “sécurité moyenne” sont dans des dortoirs. Ils peuvent travailler aux champs de la plantation, dans les ateliers et participer au rodéo. Mais pas question pour eux d’être au contact de la foule pendant la manifestation. Ils doivent rester derrière les grillages.

Les trustees ou prisonniers de confiance possèdent d’une liberté relative sur le domaine de 9000 hectares encerclé par le Mississippi. Ils travaillent avec les animaux, et peuvent avoir une certaine interaction avec les specateurs et leurs familles pendant le rodéo. Mais au moindre écart, ils sont rétrogradés à l’échelon inférieur. Tout le sytème à Angola repose sur cette possibilité de promotion et cette menace constante de régression. “Les détenus ont la possibilité de devenir meilleurs”. Cathy Fontenot, petit bout de femme qui s’occupe des relations avec la presse, est une convaincue du “système ”. “J’ai vu beaucoup de vies changer. Des récidivistes commencent ici des études pour devenir quelqu’un d’autre. Certains n’avaient pas de respect pour la vie quand ils sont arrivés….” Cathy Fontenot fixe son interlocuteur de son regard perçant. Ses paroles claquent. “Nous gardons toujours les priosnniers occupés. C’est dans sa nature, l’esprit humain n’abandonne jamais. Il a toujours un petit espoir de sortir. Notre but est de maintenant cette lueur. Et ça marche. Je me sens plus en sécurité ici que chez moi à Baton-Rouge”

La religion est omniprésente à Angola. « Les détenus doivent mériter leur place au paradis , poursuit Cathy Fontenot. Ils ne peuvent pas reprendre leur liberté, mais ils ont encore le temps de sauver leur âme”. Le pénitencier a introduit des séminaires religieux. Une université chrétienne de la région a une “branche” à Angola. Ici tout se fait sous le regard de Dieu. L’argent du rodéo sert en partie à construire des chapelles pour chacun des camps de la prison. Burl Cain, le tout puissant directeur du pénitencier, assure que les gardiens à Angola sont «pleins de compassion». “Nous ne vivons pas dans un monde parfait, répond Burl Cain quand on lui parle des risques encourus par des prisonniers inexpérimentés face aux taureaux. Nous espérons que personne ne se blesse.”

Avant le début de chaque rodéo, la prière est de rigueur. Les détenus se mettent en cercle au centre de la piste et se tiennent la main. Un chapelain remercie Dieu pour le rodéo, pour le président Bush, pour Burl Cain pendant que des cavalières déguisées en anges font des tours de piste. “Je respecte encore le Seigneur et dit chaque jour ma prière”, dit Terry peu avant le début du rodéo.

L’Afro-Américain relève les manches de sa chemises auy rayures noires et blanches. Réintroduite récemment par Burl Cain pour permettre de distinguer les prisonniers des cowboys professionnels qui encadrent l’événement, la chemise du bagnard est obligatoire pour les prisonniers participant au rodéo. Les trustees ont cependant obtenu une faveur. Avant la compétition, ils ont droit de porter leur chapeau de cowboy. Sacrée fierté pour des hommes qui, comme Terry, n’avaient jamais fait de rodéo avant d’arriver à Angola.

Israel Dupre, 43 ans a été élevé sur un ranch. La boucle de ceinture de l’homme qui se prépare au rodéo dans son coin, indique qu’il a terminé second du classement final de l’année dernière. En 1988, Israel a été condamné à la prepétuité pour meurtre. Il parle de son passage l’année prochaine devant la commission de pardon de l’Etat. Sans espoir, il serait mort. Alors il se raccroche à cette audience face aux sept membres de la commission, où il pourra humer la liberté. En Louisiane, les pardons sont rares. Israel le sait. Mais il a au moins obtenu une date, une chance minime.

Sous les gradins, Fox - Isaac Smith de son vrai prénom - travaille. Fox ne participe pas au rodéo. Il s’occupe de l’intendance, un travail qui lui rapporte 15 dollars par jour de rodéo. Fox est un homme de dates. Naissance le 2 septembre 1956. Condamnation à perpétuité pour meurtre le 3 mai 1983. “Je suis enfermé depuis ce jour-là, dit-il de sa voix qui traîne. Depuis 20 ans, je suis bien loin de la maison”. Fox est arrivé à Angola le 7 avril 1986. 12 janvier 2001, sa demande d’appel Louisiane a été rejetée par la Cour Suprême de Louisiane. Fox garde un espoir ténu de passer devant la commission des pardons. Fox a déjà fait un premier essai. Sans succès. “Aujourd’hui, beaucoup de monde travaille sur mon cas. Mais tout dépendra du gouverneur”. Au fond de lui, il sait que sa démarche a peu de chance d’aboutir. “Personne ne se soucie de nous, dit-il dès que l’accompagnateur de la prison a le dos tourné. Quand tu atterris ici, tu disparais du monde”.

Fox parle comme si il pouvait sortir un jour. “A l’extérieur, j’ai 7 frères et trois soeurs, dit-il. J’ai un logement et un moyen de transport qui m’attendent. Je pourrais travailler. Ici, je me lève à 5 heures du matin et travaille jusqu’à 22 heures. Mais les heures ne comptent pas pour moi. Si je commence à me plaindre maintenant et à me laisser aller, qu’est-ce que je ferai quand je suis à l’extérieur?” Fox travaille le cuir. Il fait des ceintures et des porte-clé qu’il vend les jours de rodéo. “C’est ma manière à moi de survivre, poursuit-il. Ici, tu peux te faciliter la vie ou en faire un enfer. La meilleure chose à faire est de rester dans ton monde. Si ça ne te conerne pas, tu n’as rien vu ni entendu”.

A côté de Fox, Donald Cook, 36 ans, regarde les gens passer de l’autre côté du grillage. Lui, c’est la douleur qu’il semble rechercher au rodéo. Sérieusement blessé au dos deux semaines plus tôt, l’homme tatoué de la tête aux pieds, piaffe d’impatience et veut retourner dans l’arène. Cook, 36 ans, l’un des rares Blancs dans un pénitencier en très grande majorité peuplé de Noirs, sait qu’il finira ses jours à Angola. Il a été condamné à la prison à perpétuité plus 125 ans pour meurtre avec préméditation, vol à main armée et coups et blessures aggravés (il a sauté sur sa victime qui était à terre) . Le tout alors qu’il était en liberté conditionnelle. “A l’époque, j’étais plombier, explique-t-il. Mais j’enchaînais les conneries. Je me suis calmé un peu avec mon premier mariage. Mais ça n’a pas duré. Avec ma femme, nous buvions beaucoup et fumions de l’herbe. Nous passions notre vie dans les bars, la relation ne marchait pas. J’ai planifié mon crime alors que je venais de sortir de taule. Je ne suis resté en liberté que quelques semaines et puis j’ai de nouveau été arrêté. Je n’avais pas à faire ce que j’ai fait. Tout ce que j’avais à faire était de quitter ma femme. J’ai fait beaucoup de mal à ma famille ainsi qu’à celle de ma victime. Mais ça, je ne le voyais pas à l’époque. Maintenant, je dois vivre avec ça, jusqu’à la fin de mes jours”.

Donald Cook est arrivé à Angola le 2 octobre 1991. “On peut dire que c’est ma maison”, dit-il appuyé contre une barrière. Il a essayé de s’y enfuir en 1998, une tentative qui l’empêchera pendant longtemps de briguer le statut de trustee. A Angola, il a épousé une femme qu’il a rencontré il y a deux ans par correspondance. Le rodéo est sa manière de prouver qu’il n’est pas un «mec qui abandonne». Seule sa mère n’est pas au courant et ne doit pas le savoir. Il lui a promis d’arrêter l’année dernière: “Si je me blesse sérieusement, je ne peux pas lui dire. C’est comme ça.”.

Donald Cook dit vouloir prendre sa retraite à la fin de chaque saison. Mais l’année de suivante, il est de retour dans l’arène. A l’heure du coup d’envoi, Cook est là quand Leotis Webster, le numéro 82 qui monte un pursang sans selle, vient s’écraser sur les barrières de sécurité. Silence de mort dans l’arène. Webster, 52 ans, reste étendu par terre. Pendant qu’il est évacué, l’animateur tente de rassurer les bonnes consciences et demande un tonnerre d’applaudissements «pour le type le plus sympa » qu’il ait rencontré.

Au menu de l’épreuve suivante, quatre détenus prennent place autour d’une table et font semblant de jouer au poker pendant qu’un taureau est lâché dans l’arène. Le dernier assis gagne. D’abord imperturbable, l’animal finit par charger Harry Kersey sous les clameurs du public. Touché à une jambe, Kersey n’a pas le temps de se demander ce qu’il fait là. Il est inscrit pour le concours suivant.

Au bout de deux heures de show, le Guts and Glory. Avec son bonnet rouge, Terry Hawkins est facilement repérable au milieu des chemises rayées. Terry tente d’attirer l’attention du taureau, mais le détenu numéro 41 est plus rapide et le devance. Le jeune homme à la silhouette svelte, arrache le jeton du front de l’animal et traverse l’arène les bras en l’air, en savourant ses quelques secondes de gloire sous les applaudissements de la foule. Sur les voies du paradis telles qu’elles sont tracées à Angola, le numéro 41 sait qu’il a fait un petit pas vers la rédemption.

Jean-Cosme Delaloye / Angola

Tim McKulka (photos)
Une version courte de ce reportage est parue en octobre 2003 dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève
A voir aussi le documentaire “Le rodéo des Condamnés”.


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