Carthage, “terre promise” d’Alfonso


Kenny, enfants d’immigrés illégaux. ©Tim McKulka

  • De nombreux sans-papiers ont échoué loin des grands centres urbains américains, à la recherche d’un emploi.
  • Reportage à Carthage (Mississipi) où ces immigrants illégaux sont indispensable d’un immense abattoir.
  • Ces hommes et femmes travaillent pour 6,80 dollars de l’heure.

Carthage (Mississipi). Alfonso décortique 21 poulets à la minute. Huit heures et demie par jour, cinq jours sur sept. Soit 53 550 poulets par semaine. Pour ce travail, Alfonso, 26 ans, gagne 6,80 dollars par heure, le salaire minimum. Mais il ne se plaint pas car chez lui, au Guatemala, le jeune homme sans formation et qui ne parle pas un mot d’anglais, gagnerait à peine 3 dollars par jour. Ici, dans le centre du Mississippi, il a de quoi mettre de l’argent de côté pour l’envoyer à sa femme et ses deux enfants restés au pays.

Alfonso n’a pas revu sa famille depuis qu’il est arrivé aux Etats-Unis, il y a un an et demi. Mais pas question de rentrer maintenant. Il a passé quatre jours et quatre nuits sans eau et sans nourriture dans le désert pour passer la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Et a surtout payé 5000 dollars aux coyotes (passeurs). Une somme énorme qu’il mettra plusieurs années à rentabiliser. Il doit s’y donc faire. Il ne reverra pas sa femme et ses enfants de sitôt: «J’aimerais bien pouvoir aller les chercher et revenir en avion, répète-t-il à plusieurs reprises en mimant cet avion qu’il n’a jamais pris. Mais pour cela, il me faut de l’argent et des papiers».

La seule chose que le jeune homme possède, est un faux numéro de sécurité sociale acheté 150 dollars. Indispensable pour trouver un travail aux Etats-Unis, ce numéro n’était guère contrôlé avant les attentats du 11 septembre 2001. Mais depuis, l’administration Bush a adopté une politique de tolérance zéro à l’égard de l’immigration illégale, et les autorités ont serré la vis. Alfonso a peur car son rêve américain ne tient qu’à une combinaison de neuf chiffres falsifiée. Il se doute probablement que ses patrons ne sont pas dupes. Mais chaque jour qui passe, est un jour de gagné.

On n’attendait pas Alfonso ici. On l’imaginait travaillant au noir dans une épicerie de Brooklyn, dans les cuisines d’un restaurant de Los Angeles, dans une usine automobile de Detroit voire dans un hôtel de Miami. Mais pas à dépecer des poulets ici, à Carthage, une petite ville de 4500 habitants au milieu du Mississipi. Par quelle route est-il arrivé? Par celle qui vient de Jackson, la capitale de l’Etat, à une heure et demi de voiture au Sud-Ouest de là? Ou par celle qui vient de l’Est? Il ne se rappelle plus.

Alfonso sait en revanche exactement quand il est arrivé dans le bidonville, à côté de l’usine où il travaille: “C’était il y a un an et cinq mois”. Son eldorado se résume à cette couchette dans la modeste maison en dur - la seule du campement - qu’a pu se payer sa famille. Assis dans l’un des canapés défoncés de la salle de séjour, Alfonso, jeune homme aux traits typés des tribus indiennes du Guatemala, ne se plaint pas. Tout juste dit-il que le travail n’est pas facile.

Au mur, il y a un calendrier sur lequel la famille a inscrit ses horaires à l’usine. On y trouve le nom de Linda. La jeune femme est arrivée du Guatemala en 1999. Elle avait payé 1300 dollars à des coyotes, pour traverser la dangereuse frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Elle s’est depuis mariée avec un de ses compatriotes et a eu un enfant, Kenny, petit bout de chou de 4 ans. “Kenny est américain, explique-t-elle fièrement en espagnol. Il a l’assurance maladie”.
Cette semaine, Linda, petite femme ronde, a l’horaire de nuit: 16 heures-1 heure du matin. Elle travaille cinq jours par semaine, le maximum autorisé par le règlement de l’usine. Si elle pouvait, elle travaillerait plus pour envoyer plus d’argent à sa famille. Au Guatemala, ses parents s’occupent de ses deux autres enfants qu’elle n’a pas pu prendre avec elle. Elle a aussi trois frères et soeurs qui rêvent de venir la rejoindre.

Ezequiel, son frère cadet de 16 ans, a traversé la frontière et le désert à pied il y a un et demi. L’adolescent au regard fuyant a immédiatement été embauché dans l’usine, où il empile des caisses de poulets dans une chambre à vapeur. On lui parle d’études, il répond en s’excusant presque de n’avoir fait que trois ans à l’école. La vie ne lui a guère laissé le temps d’apprendre à lire et écrire. Le calendrier indique qu’Ezequiel doit prendre son service à 15 heures et qu’il finira à une heure du matin. Son service terminé, il refera les quatre cents mètres entre l’usine qui surplombe le campement, et sa chambre qu’il partage avec Alfonso et Mario. Il traversera la rangée d’arbres et le ruisseau, atteindra le terrain vague. Il longera dans la nuit quelques unes des grandes caravanes avant d’arriver à la maison en bordure de la route nationale, juste derrière la grange défoncée. Et demain il recommencera. Avant d’aller travailler, il tuera le temps en attendant de prendre son service. Car dans le bidonville, il n’y a rien à faire mis à part aller boire un soda dans le petit magasin qui vend quelques produits de latino-américains et sert de point de ralliement à la communauté.

En bordure de la ville, un autre campement de caravanes est nettement moins délabré que celui de l’usine. C’est là qu’habite Pablo, 40 ans. Homme à l’allure fière, Pablo est arrivé d’Argentine il y a une année. A Buenos Aires, il avait un petit magasin et une maison. Jusqu’au jour où la crise économique qu’a traversé son pays, l’a fait faire faillite: “Les gens n’avaient plus d’argent, explique-t-il. Ils ne pouvaient plus rien s’acheter”. Début d’un cercle vicieux. Sans magasin, impossible de payer les traites de la maison. Pablo a alors demandé et obtenu un visa touristique pour sa femme et son fils. Une fois ceux-ci arrivés aux Etats-Unis, il a essayé de les rejoindre mais n’a pas obtenu le visa.
”J’ai pris l’avion jusqu’à Mexico City, puis le bus jusqu’à Monterrey, raconte Pablo. Là j’ai rencontré un passeur qui m’a aidé à gagner dans un premier temps Tijuana, ce qui n’est pas évident car la police mexicaine a dressé plusieurs barages. Si elle tombe des gens comme moi, elle les renvoie illico. Une fois à Tijuana, un autre passeur m’a fait passer la frontière à pied. De l’autre côté, un bus nous attendait. J’ai fait quatre jours de bus car avant d’arriver, le bus a fait une boucle par Denver, Chicago, la Caroline du Nord et du Sud, la Floride et l’Alabama pour amener les autres clandestins. Le Mississipi était la dernière escale”. Depuis son arrivée à Carthage, Pablo travaille comme jardinier. Il n’a à priori pas l’intention de rester indéfiniment aux Etats-Unis. “C’est juste le temps de payer les traites de ma maison au pays”, affirme-t-il.

Oscar, un ami de Pablo, n’a lui aucune intention de quitter Carthage. Il a fait trop d’efforts pour en arriver là: quatre mois de voyage à travers le Nicaragua, le Honduras, le Guatemala, le Mexique et les Etats-Unis. Son odyssée a débuté à Roa, chez lui au Pérou. Oscar, 30 ans, avait obtenu un visa de 30 jours pour le Nicaragua: ”J’ai dû jurer que je rentrerais à la maison, explique-t-il dans un mélange d’anglais et d’espagnol. Mais une fois là-bas, je n’ai pensé qu’à une chose: gagner les Etats-Unis. J’ai passé la frontière entre le Nicaragua et le Honduras à cheval, puis celle entre le Honduras et le Salvador à vélo. Au Salvador, je me suis fait passer pour quelqu’un là-bas. J’ai donné 20 dollars au chauffeur de bus. Comme je n’avais pas de bagages, je n’attirais pas l’attention. Au moment de passer la douane, j’ai fait semblant de dormir. Le chauffeur a dit aux douaniers que j’étais du Salvador”.

Oscar a passé du Guatemala au Mexique avec un groupe de travailleurs guatémaltèques qui travaillaient dans les champs de l’autre côté de la frontière. Mais il s’est fait dénoncer et a dû faire demi-tour: “J’ai travaillé pendant deux mois au Guatemela et me suis laissé pousser la moustache pour ressembler à un Mexicain. J’ai repassé la frontère. Une fois au Mexique, j’ai eu droit à cinq ou six contrôles d’immigration. A chaque fois, j’expliquais que je travaillais dans les plantations de café. J’avais caché mon argent dans les semelles de mes chaussures ainsi que dans les coutures de ma chemise. Car si la police le trouve, elle le garde”.

Une fois au Mexique, les coyotes lui demandent 1300 dollars pour passer l’ultime obstacle. Ils l’ont mis dans un bus avec une Mexicaine qui avait un bébé et des papiers en règle pour entrer aux Etats-Unis. “Les douaniers n’y ont vu que de feu!” affirme Oscar en riant. Il est là depuis quatre ans. Il s’est bien intégré et touche à son rêve. Il fait désormais partie de l’équipe de nettoyage d’un des casinos de la réserve des indiens Choctaw, à quelques kilomètres de là. Il est fiancé à une Choctaw, une union qui permettra de régulariser sa situation. Pour Oscar, les contrôles arbitraires de policiers qui feignent de s’étonner de le voir rouler avec son permis péruvien, sont bientôt révolus: “Tout dépend de qui nous contrôle, dit-il. Certains nous laissent repartir, d’autres nous arrêtent. Mais on s’y habitue”.
Oscar en a vu d’autres. Et en quatre ans, il a eu le temps de remarquer qu’à Carthage, région rurale du Mississippi, théâtre des luttes pour l’égalité entre Noirs et Blancs il y a quarante ans, la population doit tolérer les nouveaux venus du Guatemala, du Mexique, du Pérou et d’Argentine. Ici, tout le monde sait que si ces travailleurs durs à la peine n’étaient pas là, l’entreprise d’abattage de poulets, plus grand employeur de la petite ville de 4500 âmes, pourrait difficilement continuer à tourner.

Malgré cela, les clandestins craignent de devoir quitter leur « terre promise ». « Où irions-nous?”, se demande Alfonso. “Nous ne parlons pas l’anglais et ne savons pas où il y a du travail. » Assis sur le porche pendant que Linda se prépare à aller travail, il regarde Kenny courir derrière un ballon dégonflé. Insouciant, le petit garçon américain ne se rend pas compte qu’il incarne aujourd’hui l’espoir de la famille d’Alfonso.

Jean-Cosme Delaloye / Carthage

Tim McKulka (photos)

Une version courte de ce reportage est parue en octobre 2003 dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève


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