Wanted menteurs morts ou vifs

  • Jo Hamlett, maire de Mount Sterling (Iowa) veut faire interdire les mensonges dans sa localité.

Mount Sterling, Iowa. Bob Bredan (Photo Tim McKulka) est un bon chasseur. C’est lui qui l’affirme, Chiffres à l’appui. L’autre dimanche, il a tué un cerf pendant la pause d’un match de football américain à la télé. «Il ne m’a pas fallu plus de douze minutes». Croix de bois, croix de fer. S’il ment, il risque…. une amende ou une peine de prison. Enfin, théoriquement. C’est ce qu’a proposé Jo Hamlett, le maire de Mount Sterling, hameau de 40 habitants au fin fond de l’Iowa. En 2003, l’élu dont le programme est de promouvoir «Dieu, la maternité, la tarte aux pommes et l’honnêté» a décidé de partir en chasse contre le mensonge.

L’histoire officielle dit qu’Hamlett en a eu marre de ces récits qui s’emballent autour du bar de chez AJ’s, la seule taverne du coin qui sert également de poste et de salle du Conseil municipal. Qu’il ne voulait plus entendre parler du gars qui aurait tué une douzaine de bêtes avec un arc et une flèche. Ni du cerf noir que tout le monde à Mount Sterling a vu mais que jamais personne n’a pu photographier.

A moins que le maire n’ait eu une idée de génie pour attirer l’attention sur sa petite localité oubliée. Car à l’ombre de ce monde fantastique raconté par les autochtones, la réalité de Mount Sterling est celle du communauté pauvre. Chez AJ’s, la bière se vend un dollar alors que dans le reste du pays la blonde pression est quatre à cinq fois plus chère. Les politiciens, on les regarde de loin mais on ne les écoute plus. «Ils disent tous la même chose !» dixit Terry, un ouvrier du Missouri voisin.

Aujourd’hui, Mount Sterling survit principalement grâce au motel qui accueille les amateurs de chasse de la région venus vérifier si le la petite ville est bien, comme ses habitants l’assurent sans sourciller, un paradis de la chasse et de la pêche. Derrière le bar, Tim et Penny Branch, propriétaires d’AJ’s, évoquent le minicirque médiatique que leur Don Quichotte de maire a déclenché avec sa proposition de loi. «On a eu le New York Times, le Los Angeles Times et une équipe de télévision japonaise», note Penny. Tim qui se décrit comme un ancien «technicien du transport plus connu sous le nom de camioneur» a racheté le bar d’AJ’s récemment et n’a pas tardé à en développer le marketing. Le couple a fait faire des casquettes à l’effigie du club des menteurs. Des bons pour un bobard gratuit par menteur ont été émis et sont valables le week-end seulement. Ce qui tombe à pic, puisque le samedi et dimanche sont jours de chasse à Mount Sterling.

Pour ceux qui s’avisent de prendre leurs distances de la vérité le reste de la semaine, Jo Hamlett avait tout prévu ou presque. Son ordonnance a divisé le conseil municipal en 2003 (deux voix pour et…deux voix contre. Le hameau cherchait début 2004 un cinquième conseiller municipal pour éviter ce genre de situation, mais personne ne s’est présenté). Elle n’a toujours pas été rédigée. Et pour cause. Un avocat de Minneapolis a proposé son aide, mais a prévenu que le texte pourrait aller à l’encontre de la constitution américaine qui garantit la liberté d’expression.

L’autre souci d’Hamlett est que Mount Sterling n’a pas de prison pour les «serial menteurs». «Jo a eu l’idée de faire aménager une cellule dans sa cave», raconte Tavia Kennedy, 21 ans, serveuse chez AJ’s et ancienne membre du Conseil municipal qui a voté contre la loi. Pour la durée de la peine, il incombait au Conseil municipal de déterminer quand «le menteur était guéri».

«Leur problème, c’est qu’ils ne sont pas très organisés», dit Penny de ces hommes qu’elle côtoie chaque soir. Ils divergent également sur la portée de la loi. Au fil des tournées, Bob a de plus en plus de peine à réconcilier sa fonction de conseiller municipal qui a voté pour la loi et son côté chasseur qui aime raconter ses exploits. «Il faut dire que c’est difficile de discerner entre un menteur et quelqu’un qui, comme moi, exprime ses opinions». «Un jour, un mec m’a appelé pour me dire qu’il avait vu devant chez lui une dinde sauvage de 15 kilos. Je lui ai dit qu’il se foutait de ma gueule, raconte-t-il. Moi mon record, c’était 12,5 kilos, Et puis un jour je l’ai vue. Je lui ai tiré trois fois dans la tête. Elle faisait bien ses 15 kilos».

Les histoires fusent. Bob aime bien celle du shériff du comté voisin qui s’est fait pincer deux fois pour braconnage. Ou celle de Charlie Brewer, un tôlier qui vit en bordure de la ville. «C’est de loin le plus fieffé menteur », glisse Ron Ferguson. Atttablé au bout du bar, celui qui se décrit comme un old farm boy (un vieux garçon de ferme) est plutôt du genre observateur. Il écoute Mandy apporter sa contribution à l’ «échange de faits». La jeune femme affirme détenir chez elle un véritable arsenal mais se fait prier dix fois pour le montrer et finit par changer de conversation. Elle parle de «Big Ball Ed» (littéralement Ed aux grosses testicules), un des habitants de Mount Sterling qui aurait, selon elle et tous les habitués de chez AJ’s, des testicules aussi grosses qu’une cannette de coca.

Bob enchaîne avec son récit de la chasse aux écureuils. Une fois par an, les habitants de Mount sterling organisent un concours. Tous les participants mettent cinq dollars dans un pot commun. Débute alors une chasse aux écureuils pas comme les autres : il s’agit de les tuer d’une balle dans la tête au revolver 22 millimètres. «A la fin de la journée, on mesure la queue de l’écueil et la taille de ses testicules, raconte Bob. Le chasseur qui a ramené la plus belle proie rafle la mise. Et ensuite, on partage un barbecue».

Originaire de l’Illinois, Bob, un homme au sourire attachant, a choisi de vivre sa retraite dans ce petit coin de l’Iowa où la nuit semble plus noire qu’ailleurs. Sa femme, l’ancienne maire, est partie précipitamment après avoir eu des relations «inappropriées» avec un autre habitant de Mount Sterling. Le visage de Bob s’assombrit. Mais s’illumine quand arrive Beth. Cette dernière habite à une dizaine de kilomètres de là et est désormais celle avec qui il a choisi de combattre la solitude qui aurait tendance à envahir ces bois. Celle aussi qui prête une oreille attentionnée à ses histoires de chasse et pêche – «un jour, j’ai pêché un brochet de 3,5 kilos, glisse l’intarissable Bob. Mais j’ai préféré le relâcher».

Bob sort des photos d’un cimetière quelque part dans le Sud des Etats-Unis. «C’est là qu’est ma famille et que j’aimerais être enterré. J’ai déjà choisi l’endroit et la stèle.» Il montre des tombes. Il y a celle de l’oncle Jackson . Et surtout celle de l’oncle Buck «Il est mort poignardé dans un bordel de la Nouvelle-Orléans en 1942. Ils l’ont enterré dans du béton pour être sûr qu’il ne s’enfuie pas…. ». Bob éclate de rire.

A l’écart, loin des histoires de cerfs noires et de dindes géantes, Simon joue au billard. Il est rentré d’Irak pour une permission de quinze jours. Il se déclare convaincu par la guerre mais ne souhaite pas en parler. Bob s’interpose pour défendre le jeune homme. Il ne rit plus. «On avait raison d’y aller! “.

Pendant toute l’année 2004, la campagne présidentielle n’est pas passée très loin de Mount Sterling et de son bar mais ne s’y est pas arrêtée. De toute manière qu’aurait-elle changé ? Face à la précarité, les habitants du hameau ont appris à ne compter que sur eux-mêmes. Avec le montant des amendes pour les mensonges, Jo Hamlett qui revendique une politique fiscale raisonnable, rêve de faire goudronner les rues de sa ville. Mais ce n’est apparemment avec Mère Honnêteté qu’il va y parvenir. Restent Dieu et la vente de tarte aux pommes.

Jean-Cosme Delaloye / Mount Sterling

Une version courte de ce reportage est parue en février 2004 dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève


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