L’Amérique des cols bleus vue de Taylor

  • Le 24 mai 2007, le Congrès américain a voté en faveur d’une hausse du salaire minimum aux Etats-Unis. Il passera de 5,15 dollars de l’heure à 7,25 dollars de l’heure d’ici 2009.
  • Portrait d’une Amérique des cols bleus à Taylor, ville dans la banlieue de Detroit, où une famille sur 10 vit sous le seuil de pauvreté.
  • Le parti démocrate tente depuis des années de récupérer les voix des classes modérées .

Taylor. “Maudits fils de pute». Assis au bar, Bill Ryan (photo Tim McKulka), l’homme aux bretelles, vocifère. Il raconte une vie de labeur, passée au volant de son camion. Il donne son verdict sur le monde des dirigeants. Ryan, 69 ans, a le propos construit sous le verbe crû. L’homme au sang ouvrier jure et peste contre son président. “J’ai commencé à travailler quand j’étais pu… de haut comme ça», explique-t-il dans sa version du «haut comme trois pommes». Il raconte : «J’étais l’aîné de 13 enfants et il fallait bien que j’aide à nourrir le reste de ma famille».

Bill Ryan porte en lui la mélancolie d’une vie à laquelle il a dû s’adapter et d’une école qu’il a fallu quitter. Mais là, dans la pénombre du bar des vétérans de Taylor, banlieue ouvrière de Detroit, il a aussi cette lueur dans le regard. Celle de la fierté de celui qui sait quoi faire de ses dix doigts. «Je n’ai pas pu aller assez loin dans mes études pour apprendre à me servir d’un ordinateur. Mais si on me l’avait enseigné, je pourrais aussi le réparer. Comme le reste».

Il répare tout. Il démonte et remonte. C’est son truc. Aujourd’hui à la retraite, il donne un coup de main quand un air conditionné tombe en panne. Sa devise est simple : «Si tu peux le faire, je peux aussi le faire. Je ne suis jamais tombé sur quelque chose que quelqu’un pouvait réparer et moi pas, assure-t-il. Ca me prendra peut-être un peu plus de temps. Mais j’y arriverai. Je m’intéresse assez aux choses pour pouvoir apprendre».

Bill a su se faire accepter par les vétérans de Taylor, lui qui n’a pas combattu. «Au moment du recrutement, j’ai baratiné, raconte-t-il en riant. J’ai inventé une histoire de malformation au pénis. J’avais une vie à gagner.» Devant son verre de scotch, Bill intrigue. Il distille son bon sens entre deux histoires de furtives rencontres dans des motels, quelque part sur la route d’un lointain passé.

Bill connaît la lutte des classes. L’équipe des Detroit Pistons est championne de basketball. La capitale de l’automobile possède aussi une équipe de baseball, les Tigers, et une de football américain, les Lions. Mais Bill ne va jamais au match. «C’est devenu beaucoup trop cher pour un ouvrier avec une famille, peste-t-il. La seule chose qu’on peut faire avec ses gamins quand on n’a pas de pu… de milliers de dollars, c’est de les emmener au parc. Les dirigeants paient leur stades avec nos impôts et si on ne gagne pas 150 000 dollars par an, on ne peut pas en profiter. Vous trouvez ça juste ?».

De l’autre côté du bar, la serveuse esquisse un petit sourire. Ici, en marge de la route principale et de ses grands centres commerciaux, la litanie de Bill est un refrain connu des habitués du bar. La serveuse sait que le retraité va refaire le monde et s’en prendre aux« maudits voleurs».
Bill rêvait d’une Amérique sans Bush. Il a perdu. «Si je signais un chèque en bois, on me mettrait en taule. Le président, lui, peut mettre le pays en banqueroute et il n’est pas inquiété ! S’il continue, les millionnaires vont pouvoir voler les ouvriers. Ils ne veulent pas d’une augmentation du salaire minimum. Ils veulent nous faire bosser plus pour moins d’argent. Et pendant ce temps, ils ruinent le pays.»

Bill est un idéaliste mais il a conscience des limites de certains de ses concitoyens. Et ça le ronge. «Si vous privatisez la sécurité sociale, les gens vont retirer l’argent de leurs retraites avant d’atteindre l’âge légal et vont tenter de le faire fructifier. Et ça, c’est mortel. Ils peuvent tout perdre». Le camionneur retraité sait de quoi il parle. A Taylor, une ville de 65 000 habitants coincée entre deux autoroutes et traversée par la Telegraph Road, une route sans fin, près d’une famille sur dix vit sous le seuil de pauvreté.

L’Amérique des petites villes soigne son sens de la communauté. Mais comme des miliers d’autres localités aux quatre coins des Etats-Unis, Taylor n’a pas de centre-ville. Quelques heures avant la rencontre avec Bill, le journaliste pose la question piège à la serveuse d’un diner : «Où peut-on rencontrer des gens ici ?». Regard surpris. Elle hésite puis mentionne le Sportsplex, une immense halle multisports, et les parcs. Une petite annonce pour le cercle des vétérans de Taylor dans le journal du coin, lui, offre une autre piste.

A la tête du groupe d’anciens soldats, on rencontre un homme au dos tatoué: Ken Melton, 49 ans. L’homme a fait le Vietnam. Il réparait des avions et n’était pas au front, mais cette guerre l’a marqué. «Un jour, une Vietnamienne a demandé à l’un de mes amis de tenir un bébé. Il a accepté, le bébé a explosé. On ne pouvait faire confiance à personne au Vietnam».

Ken Melton montre son dos. @Tim McKulka

Les propos de John Kerry, le candidat démocrate à l’élection présidentielle de 2004, qui avait critiqué le comportement des troupes américaines à son retour du front en 1971, l’ont touché. Melton ne se voit pas comme un tueur d’enfants. «Kerry nous a critiqué mais les Vietnamiens n’avaient pas de considération pour les leurs. C’est exactement ce qui se passe en Irak avec nos soldats».

Comme ses concitoyens, le 11 septembre 2001 a choqué Ken Melton. «Je ne suis pas contre le fait d’aider d’autres pays, explique-t-il à propos de la guerre en Irak. C’est la première fois qu’on nous a attaque sur notre propre sol. Nous ne pouvions pas laisser passer ça. Nous sommes aussi l’un des seuls pays qui se soucient de ce qui se passe ailleurs. Le problème est que quand vous essayez d’aider quelqu’un d’autre, cela vous retombe dessus».

Mécanicien de formation, Ken a vu les emplois quitter Taylor. «Je comprends que certaines compagnies doivent quitter les Etats-Unis pour réduire leur coûts et éviter de mettre la clé sous la porte. Mais il y a quelque chose que je ne pige pas. Si les gens d’ici n’ont pas d’argent, ils n’ont pas de quoi s’acheter les voitures qui sont désormais fabriquées au Mexique ou je ne sais où. Si vous délocalisez 10 000 emplois, ça fait 10 000 personnes qui auront moins de moyens. Dans ces conditions, si vous êtes un patron, cela vous fait une belle jambe de réduire vos coûts si vous n’avez plus de marché pour vendre vos produits».

On ne l’attendait pas dans ce bar sombre, mais un certain bon sens semble s’être attablé chez les vétérans de Taylor. Infatigable défenseur des classes moyennes et ouvrières, Bill a vu ses investissements fondre ces dernières années. Il ne décolère pas. Il souhaite que les autorités se soumettent à un détecteur de mensonges tous les 3 à 6 mois. Il aimerait aussi que les citoyens puissent choisir leurs dirigeants entre des personnes de formation égale mais en fonction de leur salaire: «Si un mec demande 10 000 dollars pour être maire et un autre 30 000, on devrait pouvoir le savoir et choisir le meilleur marché, nom de Dieu».

Au fil des heures, quelques âmes seules viennent s’asseoir au bar. Un petit verre pour ressasser les souvenirs ou parler de cette actualité qui se déroule bien loin de là, à Washington. Ken Melton qui ne devait à l’origine ne rester que quelques minutes, continue à parler de politique, de guerre, d’économie. Au moment de prendre congé, dernier coup d’oeil sur cette petite fraternité d’hommes et de femmes réunis par un passé et un présent communs. En sortant du local sans fenêtres dans un soleil d’autonme éblouissant, les mots de Bill résonnent encore comme une devise: «Ma vision de l’Amérique, c’est de pouvoir aller où je veux, de faire tout ce que je veux et ce que je peux. Je veux avoir la liberté d’être aussi intelligent que possible. Je ne suis peut-être pas allé très loin à l’école et ne suis peut-être pas intelligent sur ce plan. Mais j’ai tout appris seul».

Jean-Cosme Delaloye / Taylor (Michigan)

Tim McKulka (photos)
Une version courte et différente de cet article est parue en septembre 2004 dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève.


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