Les mutilés d’Irak pansent leurs plaies à Disneyworld
Orlando. Il y a Rosetta Floyd (photo Tim McKulka), 28 ans, cinq enfants. Cette infirmière de l’armée américaine, originaire de l’Oklahoma, a vu son corps et son amour-propre être défigurés par plus de 100 éclats d’obus lors d’une attaque au mortier à Sadr City en août dernier. Sa jambe gauche ne tient qu’à l’aide d’aiguilles enfoncées au plus profond de son tibia. Il y a BJ Jackson, 23 ans, soldat de l’Iowa. Ce père de deux petites filles a perdu ses deux jambes en Irak en 2003. Il y a Keith Cooper, solide gaillard de 24 ans dont la cicatrice au cou intrigue. «On m’a diagnostiqué un cancer généralisé quand j’étais en Irak, explique-t-il. On m’a dit que j’étais foutu». Après avoir subi une transplantation de moelle épinière, l’artilleur est en phase de rémission. Avec Rosetta et BJ, Keith fait partie des 150 vétérans invités la semaine dernière à Disneyworld par la «Coalition pour honorer les héros américains», une ONG créée il y a neuf mois pour venir en en aide aux vétérans grièvement blessés dans les guerres d’Afghanistan et d’Irak. La coalition a dépensé 1,5 millions de dollars pour faire venir ces soldat(e) s avec leurs familles. Au Royaume de Mickey, il y a aussi ces prothèses, ces visages brûlés, ces lunettes sombres qui masquent des orbites sans pupilles. Il y a ces oreilles sectionnées par des explosions, ces fauteuils roulants autour desquels s’articule désormais le quotidien de nombreux vétérans. Il y a ces enfants qui ont dû s’adapter à une mère ou un père marqués à vie par la guerre et qui rêvent en ce week-end de mi-décembre de rencontrer Mickey. Il y aussi ces stars du championnat universitaire de football américain que les «hasards» du calendrier ont placés dans le même hôtel que les blessés d’Irak. Dans la salle de bal du Coronado Springs, un hôtel Disney, décor en carton pâte à la fois inspiré d’une hacienda mexicaine et d’une pyramide inca, il y a cependant surtout ce regard résolument tourné vers le futur. Comme celui de Tyler Hall. A 24 ans, le spécialiste en explosifs est venu d’Alaska avec sa mère pour la conférence. Son véhicule a sauté sur une mine du côté de Kirkouk le 22 août 2003. Tyler ne se rappelle pas grand chose de ces «quelques secondes qui ont changé ma vie plus qu’une centaine d’années» si ce n’est ce que ces camarades lui ont raconté. «Il paraît que quand un de mes compagnions a essayé de me faire du bouche-à-bouche, je l’ai repoussé en lui demandant s’il essayait de m’embrasser. Et je suis tombé dans le coma », narre-t-il avec son petit côté pince sans rire. Tyler a arrêté de respirer huit fois. Il a même été prononcé mort. Il a perdu une jambe et une dizaine de dents. Il a des brûlures au mains et sur le visage. Son cerveau a aussi été touché. Sa mère Kim raconte que son fils avait obtenu une bourse de l’Université d’Arizona avant de s’enrôler dans l’armée. Il a aujourd’hui perdu sa mémoire à court terme et a de la peine à se concentrer. Il est en revanche capable de citer des dialogues vus à la télévision. Autant de choses auxquelles il s’est adapté. Mais il en fallait plus pour abattre Tyler. Aujourd’hui, le jeune homme prépare sa reconversion et veut faire des études pour devenir ingénieur. «Réduits» à l’état de simple statistique, ces mutilés de guerre sont venus à Disneyworld dans l’espoir de trouver un peu de réconfort et de préparer leur reconversion. Rosetta est venue en Floride avec son cadet, Christian, 3 ans. Elle rêve de revoir ses quatre autres enfants restés dans l’Oklahoma. Elle n’a cependant pas assez d’argent pour assurer leur garde. «Ma sœur a dû abandonner son travail et son appartement pour aller habiter chez ma mère et s’occuper d’eux, dit Rosetta. J’aimerais venir avec eux à Disneyworld l’année prochaine». Rencontré pour la première fois en janvier 2004 dans l’Iowa, BJ est un homme nouveau. Il est aujourd’hui le porte-parole de la «Coalition pour honorer les héros américains». Avec JR Martinez, un fusillier de 20 ans défiguré dans une embuscade, et plusieurs autres, il a décidé de se battre pour que leurs compagnons d’infortune ne soient pas oubliés. «Je ne dirais pas que si je suis encore en vie, c’est pour une raison, car ce serait manquer de respect pour ceux qui sont morts, glisse BJ. Mais je veux que chacun des noms des blessés de guerre résonnent fièrement». A Disneyworld, les avis sur le conflit irakien sont partagés. Troy, un ancien marine qui a passé quatorze ans au service de son pays et a été sérieusement blessé dans une embuscade à Bagdad, ne soutient pas cette guerre. Tyler, ravi de découvrir la Floride et Disneyworld, pense, que sur le long terme, «ce sera probablement une bonne chose”. “Mais il faut plus de communication avec les Irakiens», ajoute-t-il. Dans les couloirs d’une convention où la politique a été mise de côté, la décision partir en guerre en Irak n’est de toute façon pas remise en question. Tous les blessés rencontrés s’affirment prêts à refaire la même chose s’il le fallait. «Que l’on soit d’accord ou pas avec la politique, ça ne change rien, explique Tyler. Nous suivons les ordres». Keith Cooper porte son engagement dans le dos sur un tatouage qui dit simplement “soldat” en lettres gothiques. Il n’aime pourtant pas parler de lui. «Je suis fier de mon service pour mon pays, mais pas de ce que j’ai fait. Nuance. Je ne suis pas un tueur». Quand on lui demande son vœu le plus cher, il répond simplement : «Vivre encore 50 ans. Je sais que ça va être difficile. Mais j’aime la vie». Avides d’échanger leurs histoires et de se retrouver, les grands blessés se battent contre l’oubli et une administration qui ne leur est pas toujours favorable. Certains peinent à contenir leurs émotions et à cacher la fragilité que leur a imposé la guerre. Sous les yeux de Tyler, plusieurs vétérans prennent la parole lors d’une séance commune dans la grande salle de bal de l’hôtel. «Je veux que les Américains comprennent qu’aucun soldat ici ne demande leur pitié, lance Mike Sullivan, 38 ans, un artilleur de San Antonio (Texas). Nous sommes des soldats et nous avons servi fièrement. Je ne veux pas faire pleurer dans les chaumières. Mais ma vie a changé. Celle de ma famille a changé à cause de ce que j’ai vécu en Irak. Vous pouvez nous voir être forts en public. Mais quand nous rentrons à la maison et que nous nous retrouvons seuls avec nos proches, c’est une autre histoire». Le sergent Mike Mix prend la parole et rend hommage à son épouse. Il a été blessé deux fois en Irak et est désormais paralysé : «Ma femme est mon plus grand soutien. Elle m’a donné trois enfants. On leur parle tous les soirs». Sa voix tremble. En rééducation loin du Wisconsin d’où il est originaire, Mike Mix poursuit : «Hier, j’ai parlé à mon enfant de 8 ans. Je lui ai dit que sa mère et moi étions à Disneyworld pour une conférence. Il m’a répondu : «Si tu peux aller à Disneyworld, pourquoi ne peux-tu pas rentrer à la maison ?» ». Mike Mix pleure. «Je suis désolé. Ma femme m’a dit hier que c’était la première fois qu’elle me voyait pleurer. Mais si je devais servir mon pays à nouveau, je le referai !». Tyler appaludit. Le jeune soldat dit ne pas regretter ce 22 août 2003 où il a bien failli mourir en Irak. Sur le chemin de la guérison, il a décidé de célébrer chaque année à cette date-là son « jour de vie ». Jean-Cosme Delaloye / Orlando Tim McKulka (photos) Mise à jourBJ continue à travailler pour l’ONG qui a organise ces conférences pour les vétérans. Il a désormais trois enfants. Une version courte de ce reportage est parue en décembre 2004 dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève CommentsYou must be logged in to post a comment. |
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