Sonson, enfant d’un pays blessé par balles
Port-au-Prince. L’adolescent attend que sa jambe inerte lui fasse un signe. Son regard cherche dans le vide le signe d’une improbable visite. Sonson Castin (photo Tim McKulka) a 16 ans et des cicatrices sur tout le corps, traces indélébiles de la guérilla urbaine qui déchire depuis de long mois son pays, Haïti. L’histoire qu’il raconte doucement le 4 février est celle d’une longue chute qui l’a amené jusque dans cette chaise roulante du centre de réhabilitation de Médecins sans frontières (MSF) à Port-au-Prince. Originaire des Cayes, ville calme au Sud de l’île, Sonson a perdu sa mère puis son père, emportés par la maladie. Recueilli par sa tante à Port-au-Prince l’année dernière, il s’est retrouvé il y a trois mois au cœur d’une fusillade entre les gangs qui contrôlent les bidonvilles de la capitale haïtienne et les casques bleus onusiens dépêchés il y a deux ans pour tenter de stabiliser le pays après le départ en exil de Jean-Bertrand Aristide. Sonson a reçu sept balles dans la main, l’abdomen et les jambes. Depuis, il a un pied-bot. Il ne va plus à l’école, ne reçoit plus de visite de sa tante ou sa sœur et a peur de cette rue haïtienne infestée, selon l’ONG britannique OXFAM, par quelque 210 000 armes à feu. En 2005, MSF a traité à elle seule plus de 1500 cas de blessures par balle. L’ONU a recensé en décembre 2005 quelque 150 cas de kidnappings de civils. Après des flambées de violence à l’été dernier puis en décembre, la situation s’est calmée ces derniers jours à l’approche des élections de demain. Le pays le plus pauvre des Amériques a été cadenassé pour permettre à ce scrutin présidentiel de se dérouler le 7 février 2006. Les écoles ont été fermées et les quelque 9000 casques bleus onusiens ont augmenté la cadence de leurs patrouilles. Ces élections se déroulent dans un contexte politique et sécuritaire difficile. En deux ans de présence sur le sol haïtien, les troupes de la Mission des Nations Unies de Stabilisation en Haïti (MINUSTAH), n’ont pas réussi à s’opposer aux gangs qui règnent sur les nombreux bidonvilles de Port-au-Prince. «C’est toujours le même problème, affirme un diplomate européen à l’ONU. Nous n’avons pas assez de monde pour assurer la stabilisation du pays. Lors de la crise dans les Balkans, région aux portes de l’Union européenne, il y a eu nettement plus d’investissements de la part des grandes puissances que dans n’importe quel conflit du Tiers-Monde. » «Il nous faudrait au moins 50 millions de dollars pour remettre sur pied les infrastructures de la police haïtienne, explique pour sa part un officiel onusien en charge de la formation des 6000 policiers haïtiens. Mais nous ne recevrons jamais de telles sommes. Alors nous essayons de nous concentrer sur la formation des policiers locaux. » Les regards des acteurs de la crise haïtienne se tournent immanquablement vers Cité Soleil, bidonville de Port-au-Prince où s’entassent entre 200 000 et 350 000 personnes et qui est contrôlé par trois chefs de gang. Le mois dernier, deux casques bleus sont morts lors d’une attaque. Sur la route nationale 1 considérée comme la plus dangereuse d’Haïti, un blindé de la MINUSTAH effectue de lents aller-retour. Les casques bleus ne s’aventureront pas plus loin. Les étroits dédales entre les habitations de fortune appartiennent aux gangs. La première chose qui frappe quand on pénètre dans Cité Soleil, c’est la puanteur. C’est là que s’échouent les ordures de Port-au-Prince. Le CICR s’est lancé il y a deux ans dans des travaux pour assainir la zone et réapprovisionner la cité en eau courante. Rencontré vendredi sur une place de Cité Soleil où il était venu voir Top Adlermann, star de musique haïtienne qui tournait un clip, Charles Mackenson, 18 ans, fait part de ses souhaits pour sa cité: «Il faudrait de la sécurité, des écoles (ndlr: Cité Soleil n’a pas d’école publique), de l’hygiène et de l’électricité. » Debout sur le toit sa camionnette, Top Adlerman, chanteur politiquement engagé, danse avec la foule en leur demandant de s’unir contre la violence. Le lendemain, alors que Sonson raconte son histoire, une image refait surface. Sur la camionnette d’Adlerman à Cité Soleil, il y avait une inscription écrite en gros: «Les vrais amis sont rares. » Jean-Cosme Delaloye / Port-au-Prince CommentsYou must be logged in to post a comment. |
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