Haïti: une présidentielle sous l’emprise des gangs
Port-au-Prince, Haïti. Il y a ces regards durs. Ces regards soulignés par des chaînes en argent, des lunettes de soleil, des chemises propres bien repassées ou des tatouages. A Bel Air, bidonville au centre de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti, ces regards contrôlent le quartier. Et il y a ces coups d’œil furtifs jetés de derrière des portes entrouvertes, des fenêtres, qui se baissent quand ils croisent les durs. C’est la loi tacite dans ce fief d’Aristide contrôlé par les «chimères», supporters armés de l’ancien président. Ici, les murs sont tapissés d’affiches pour René Préval, le candidat considéré comme proche de «Titid» (ndlr:surnom d’Aristide) et favori à l’élection présidentielle d’aujourd’hui. Mais Jean-Bertrand Aristide, le président qui avait fui une rébellion sanglante le 29 février 2004, n’est jamais très loin. Dans ce quartier à deux pas de la cathédrale de Port-au-Prince, nombreux sont les portraits et les graffitis à la gloire de l’ancien prêtre défroqué. Dimanche après-midi (n.d.l.r: 5 février 2006), Raram, une bande à pied (n.d.l.r.: un groupe de carnaval) connue par les habitants de Port-au-Prince pour sa dévotion à Aristide et ses liens étroits avec les gangs, a pris les devants d’une procession en faveur de René Préval dans les rues défoncées de Bel Air. Sur une petite place du quartier à côté de l’église du Perpétuel Secours, Guerdy Bonnet arbore une tenue blanche à l’effigie de Préval. «En Haïti, on ne prend pas les pauvres pour des êtres humains, lance la femme de 32 ans. Les jeunes sont emprisonnés. » A côté d’elle, un homme tend ostensiblement l’oreille. Guerdy raconte l’histoire de son frère et de sa sœur, morts sous les balles. «Ils ont été exécutés par la police. Ils n’avaient rien fait», affirme-t-elle. L’homme finit par s’éloigner. Bel Air est un concentré de la misère et de la violence qui continuent d’étouffer Haïti. Le quartier résume aussi les difficultés auxquelles sera confronté le futur gouvernement. D’un côté, les gangs contrôlent les bidonvilles comme Cité Soleil ou Bel Air. De l’autre, la police s’est, selon un récent rapport d’Amnesty International et de l’ONG britannique OXFAM, aussi rendue coupable d’exactions. Selon cette étude, le 26 octobre 2004, treize jeunes ont ainsi été abattus à Bel Air par des forces de l’ordre qui étaient venues arrêter un chef de gang, absent ce jour-là. Le 20 août 2005, des forces de police ont fait irruption pendant un match de football financé par les Etats-Unis pour promouvoir la paix. Elles ont créé un véritable chaos: au moins dix civils sont tombés sous les coups de feu de la police et des gangs. A Bel Air, les notions de couleur de peau sont inversées. «Nous avons un problème de racisme en Haïti, déclare Harry Jean, un étudiant en électricité de 24 ans. Les gens de couleur — les mulâtres (ndlr: terme qui désigne les Blancs en Haïti) et les colons noirs des hauteurs de la ville (ndlr: les élites de Port-au-Prince habitent Pétion-Ville, un quartier qui surplombe la capitale haïtienne) — ne nous donnent pas notre chance. Il y a beaucoup de talent ici, mais on ne le laisse pas s’exprimer. Seul M. Préval peut redonner sa dignité au peuple. Lui, et le président Aristide. » Le principal adversaire de Préval, qui a réussi à se détacher d’Aristide et des gangs qui le soutiennent, s’appelle Charles-Henri Baker. Baker est un industriel mulâtre issu des hauts de la ville et assimilé aux élites. L’homme qui a joué un rôle important dans le départ d’Aristide, est crédité d’un peu plus de 10% des intentions de vote, loin derrière Préval. Samedi, il organisait un dernier meeting de campagne. A l’approche du carnaval en Haïti, l’industriel avait engagé plusieurs bandes à pied pour chauffer les centaines de personnes attirées par la musique. «Après ces élections, j’espère avoir une place dans le bus, expliquait ce jour-là entre deux déhanchements Rosette Normil, 58 ans, en faisant référence au bus, symbole de campagne de Baker. Avant, nous avions des écoles, des routes et surtout de la sécurité. Maintenant il n’y a plus rien ici. Et je suis fatiguée de marcher». Jean-Cosme Delaloye / Port-au-Prince CommentsYou must be logged in to post a comment. |
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