Love story texane pour un 4X4


Dallas, 13 octobre 2006. Foire du Texas©Jarin Blaschke

  • Les Texans aiment les grosses voitures et les pickups bien plus que le reste des Américains.
  • Leur Etat est le plus gros pollueur des Etats-Unis mais la question environnementale n’est pas au cœur de la campagne pour les législatives et régionales du 7 novembre.
  • Sur l’île de Quintana, une poignée d’habitants se bat pour sauver une vieille plateforme pétrolière.

Dallas. Plongeon dans une tradition texane par un chaud vendredi d’octobre. Comme chaque année à la même époque, Dallas accueille la Texas State Fair, une gigantesque foire dont le salon de l’auto est l’une des attractions majeures. Ici, pas de petites voitures mais un long cortège de 4×4 et pickups tous plus gros les uns que les autres. Candy Moore, une jeune afro-Américaine originaire de la banlieue de Dallas, rêve, assise au volant d’une Chevrolet de la taille d’un minibus. «Je suis une fille de la ville mais si j’avais les moyens, je m’achèterais un voiture comme celle-là, explique-t-elle. J’aime ce style».

La jeune femme est l’expression de l’amour que porte le Texas pour les grosses voitures : 44% des conducteurs texans possèdent un 4×4 ou pickup, soit largement au-dessus de la moyenne américaine (34%). Question de tradition. Chris Niemirowski a 39 ans et possède deux 4×4. Cet après-midi, il regarde avec sa fille l’imposant modèle d’un gros constructeur américain : «Nous conduisons ce genre de véhicules parce que nous avons de la place, glisse Niemirowski. Tout est plus grand dans notre Etat». La consommation des 4×4 n’effraie pas cet ancien mécanicien. Pas plus que leurs émissions dans le contexte du réchauffement climatique : «Les voitures étaient beaucoup plus sales il y a une trentaine d’années», affirme-t-il.

Il y a plus de 20 millions de voitures au Texas. 60% de la production pétrochimique américaine est concentrée sur les terres de George Bush. Selon des données communiquées par le département américain de l’environnement, le Lone Star State est le plus gros pollueur des Etats-Unis devant la Californie et le septième plus gros pollueur du monde. Mais contrairement à la Californie, le Texas n’a pas de plan pour combattre le réchauffement climatique et les émissions de C02. L’Etat est au contraire sur le point d’approuver la construction de 16 nouvelles centrales électriques au charbon. Et alors que le documentaire d’Al Gore sur le réchauffement climatique a considérablement fait parler de lui aux Etats-Unis, les considérations environnementales ne sont pas au cœur de la campagne électorale.

Pour se rendre compte de la relation ambiguë du Texas avec l’industrie pétrochimique, rendez-vous à Quintana, à plusieurs centaines de kilomètres au Sud de Dallas. Quintana est une petite bande de terre située sur ce que les Texans appellent la «Côte chimique». Au sud, la mer. Au nord un horizon bouché par une succession de raffineries et autres usines pétrochimiques. Dans cette région du Golfe du Mexique, la température de l’eau de mer a augmenté de près de 2 degrés ces trois dernières décennies. A Quintana, on ne boit pas l’eau potable pas plus que l’on ne touche aux huitres du canal. Mais drôle de paradoxe, on mange les poissons pêchés là, face aux complexes pétrochimiques

Depuis que l’Etat du Texas a fait construire un pont pour relier leur île à le terre ferme au début des années 2000, les habitants de Quintana ont vu la grande industrie arriver jusqu’à eux. Un consortium est en train de faire construire l’un des plus grands terminaux de réception de gaz naturel liquide au monde. Du coup un groupe d’habitants se bat pour empêcher la destruction de Zeus, une vielle plateforme pétrolière inutilisée depuis une quinzaine d’années. Située à l’extrémité orientale de l’île, à l’entrée d’un canal très fréquenté par les tankers, Zeus donne des signes de fatigue et les consortiums dont les navires empruntent le canal, aimeraient bien se débarrasser de la vieille plateforme.

Russell Morgan vit avec Zeus depuis deux ans. Sa petite maison donne directement sur la vieille installation. Il ne veut pas qu’on la lui enlève. Et ce même si les autorités de l’Etat affirment que Zeus a des fuites qui contaminent l’eau. «Ils aimeraient se débarrasser de Zeus car ils ont peur qu’un jour il s’écroule et bloque l’entrée du canal, lance-t-il attablé au bar du Quintana Yacht Club, modeste et unique établissement public de Quintana. «Ils veulent faire de la place pour leur machin», ajoute-il en montrant par la fenêtre les immenses terminaux à gaz naturel liquide qui sont en train d’être construit de l’autre côté de la route.

Jeanne Young habite Quintana depuis 30 ans. Elle aussi se bat pour Zeus et pour tenter de faire barrage à ce qu’elle nomme le «big business » (la grande industrie). Elle dit regretter les hivers et s’inquiéter pour le réchauffement climatique. Quand on l’écoute parler de son île sous la neige «miraculeusement » tombée le 24 décembre 2004, on a l’impression d’être bien loin des raffineries. Jusqu’au moment où on jette un coup d’œil par la fenêtre et on ne voit que des 4×4 parqués devant le petit restaurant. Et comme pour Elaina Green, une habituée du Yacht Club qui sirote une bière en ce dimanche après-midi, Jeanne Young est irrémédiablement liée à ses grosses entreprises qui polluent son quotidien. Son mari travaille pour le géant pétrochimique de l’autre côté du canal.

Jean-Cosme Delaloye / Dallas
Une version similaire de ce reportage est parue en octobre 2006 dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève


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