Bidonville pour âmes en peine de la Cité de la Liberté
Miami. La longue et fine rose a progressivement passé au fil des ans. « C’est ma femme », dit Timothy Fuller, en montrant l’indicible tattouage gravé dans son avant-bras gauche. «Même si je ne la vois plus, elle est toujours là ». En ce début d’après-midi, l’Afro-Américain de 50 ans est debout devant une hutte de fortune portant l’inscription : «Jesus est Dieu ! Quoi !!!». Il a atteri il y a un mois à Umoja, bidonville créé le 23 octobre 2006 par des activistes qui voulaient protester contre la politique du logement de la ville de Miami. Le campement qui n’a pas l’eau courante ni l’électricité, accueille aujourd’hui 40 sans-abris. Timothy porte la colère à fleur de peau et arbore les souvenirs dérisoires de sa vie d’avant. Comme cette carte d’identification du port des Everglades, où il travaillait, qu’il porte à la ceinture. Il n’en montre qu’une face. L’autre qui indique 28 septembre 2006, date d’expiration de son accréditation, reste contre son flanc. Sa longue dégringolade au cours de laquelle il s’est brouillé avec sa femme et perdu son emploi remonte à cette période-là. « Notre vie est comme une route dont il ne faut jamais quitter le milieu, glisse Thimothy Fuller. Je suis actuellement sur un tronçon difficile. Et il ne faut pas que je la quitte». L’ancien marine et ingénieur ne sent pas à sa place à Umoja, dans sa petite hutte faite de palettes de bois, de tôle et de carton. Il n’a de la place que pour un matelas et quelques affaires personnelles. «J’ai été à Sidney, j’ai été en Sicile, j’ai été Angleterre, j’ai été à des endroits. J’ai rencontré des gens. J’ai fait des choses», répète-t-il plusieurs fois comme pour se convaincre que ce qu’il est en train de vivre n’est qu’un mauvais rêve. Umoja a été créé par Max Rameau, un designer de sites internet et activiste, pour accueillir des gens comme Timothy. De nombreux habitants de ce premier bidonville «officiel » des Etats-Unis, souffrent de dépendance à l’alcool et aux drogues comme le témoignent ces paires d’yeux jaunis que l’on y rencontre. Mais à Umoja, on ne pose de questions. «Le but de notre manifestation était triple, explique-t-il. Nous voulions nourrir et loger les plus démunis, reprendre le contrôle des terrains de notre communauté et créer un noubveau modèle de société où les gens se comportent différemment enver s les uns et autres», explique Rameau. Aux murs de la cabane qui fait office de cuisine, les résidents ont fixé un panneau sur lequel sont assignés les tâches de chacun. Ronnie Holmes, un Afro-Américain qui a travaillé sur les chantiers avant de plonger dans un engrenage qui l’a mené en prison pendant une année – «mais on m’a acquitté», jure-t-il – est assigné aux travaux de construction. Dans la chaleur tropicale de ce matin de janvier, Ronnie enlève des clous dans des vieilles planches pour tenter de fixer un évier au plan de travail de fortune de la cuisine. Il s’est aussi lancé avec d’autres pensionnaires du bidonville dans la construction d’un puits. «Nos résidents travaillent et ce sont eux qui prennent les décisions pour leur commmunauté lors d’assemblées», poursuit Max Rameau. Les organisateurs d’Umoja se sont lancés dans un difficile bras de fer avec la ville de Miami qui a tenté de vider le bidonville érigé sur un terrain vague au cœur du quartier le plus violent de la ville. Ils ont remporté plusieurs victoires ces dernières semaines et ont obtenu le droit d’avoir leurs ordures ramassées comme tous les autres résidents du quartier. Ils ont également reçu une cabine de toilettes de chantier mise à disposition gratuitement par une compagnie locale. Ils aimeraient désormais obtenir une adresse légale pour les résidents d’Umoja et une ligne de téléphone, mais la mairie s’oppose vigoureusement à ce projet qui consacrerait la permanence du projet. Ce premier bidonville américain commence à faire des émules et des activistes de plusieurs villes dont la Nouvelle-Orléans, réfléchissent à transposer le modèle de Miami chez eux. Le Le problème du logement est un problème récurrent aux Etats-Unis. Une étude publiée début janvier 2007 par un groupe de défense des sans-abris montre que 740 000 personnes vivent dans la rue aux Etats-Unis. En 2005, 12,6% d’Américains soit 37 millions de personnes étaient officiellement pauvre selon une étude du Bureau fédéral du recensement américain publié l’été dernier. Il y a aujourd’hui 46,6 millions d’Américains sans assurance maladie contre 41 millions à l’arrivée de George Bush à la Maison Blanche en 2001. Le prix moyen d’une maison de quatre pièce à Miami est de 372 000 dollars alors que le revenu annuel moyen – 33000 dollars - est l’un des plus bas du pays. Comme dans beaucoup d’autres villes américaines, les prix de l’immobilier flambent et les habitations à loyer modéré disparaissent au profits d’habitations plus chères. Max Rameau a décidé d’implanter Umoja sur un terrain autrefois occupé par 62 apartements à loyer modéré que les autorités de la ville ont fait détruire et n’ont jamais remplacé. Liberty City, un quartier ravagé par la pauvreté et le crack, habrite la moitié des 500 000 Afro-Américains de Miami. En 1980, la zone avait été le théâtre de violents affrontements entre Noirs qui protestaient contre l’aquittement de cinq policiers accusé d’avoir abattu l’un des leurs, et les forces de l’ordre. A Umoja, il y a le culte de l’avant et le désespoir de l’après. Avant, Billue Roosevelt, un habitant du quartier, avait une maison. A 67 ans, le vieil homme a perdu sa maison il y a quelques semaines et a atteri à Umoja en espérant être relogé. Ronnie Holmes jette lui aussi un regard nostalgique sur son passé : «Avant j’étais un père, j’étais un homme. La prison m’a tout fait perdre». Timothy a élevé les trois enfants de sa femme mais il ne veut pas qu’ils le voient ici. «Je suis en train d’explorer mon âme. Je lis la Bible et souligne des passages. Je n’ai plus d’habits», dit-il en regardant son pantalon gris immaculé. Il se reprend : «J’ai des beaux habits. Mais je les garde pour les occasions spéciales comme pour aller à l’église». La voie rauque de Jonathan Baker, 33, ans monte quand l’ancien professeur d’arts martiaux tombé pendant de longues années dans la déchéance, parle de son nouveau travail à l’aéroport de Miami. «Je vais bientôt recevoir mon accrédition pour aller dans les endroits de sécuritairement sensibles », dit-il fièrement. Celui qui se décrit comme un «buveur de bières et un fumeur de cigarettes » dans un environnement de démunis accros au crack, s’est découvert une conscience de révolutionnaire depuis qu’il est arrivé à Umoja, le jour de l’ouverture du bidonville. Après 3 ans passés sous les ponts, Jonathan a toujours le muscle acéré et le discours de celui qui a une revanche à prendre sur l’adversité, sur son épouse qu’il accuse de l’avoir ruiné, sur les autorités de Miami qui n’ont pas de logement pour des gens comme lui. Il rêve de rouvrir une école d’arts martiaux une fois qu’il aura retrouvé un logement et stabilisé ses finances. Max Rameau se défend d’avoir voulu faire un coup de pub avec le bidonville. Il dit avoir entendu parlé des Enfants de Don Quichotte en France. «La différence ici, est que ce bidonville est désormais le domicile des sans-abris». Rameau assure que son but n’est que de ramener les sans-abris dans le circuit de la ville. Ronnie est sur le point de franchir le premier cap. Il a retrouvé un travail comme jardinier pour la ville de Miami. Il attend son certificat de naissance et son numéro de sécurité sociale pour pouvoir finaliser son engagement. «Je vais bientôt pouvoir revoir mon fils», dit-il aux bords de larmes qui tranchent singulièrement avec le grand tattouage sur ses abdominaux. A celui qui lui souhaite bonne chance, il répond en arrachant des clous: «il n’y a que des bénédictions et des malédications» Timothy n’a pas encore trouvé la clé. Derrière l’inventaire brumeux de ses déboires, l’homme aux 19 ans passés dans la marine dit voir dans sa vie le mirroir de la soicété. « L’ironie est que ma femme travaille pour les services sociaux pour les sans-abris », glisse-t-il amer. Il se rattache à sa voiture – «une Buick le Sabre modèle 1997 » précise-t-il – qu’il a dû abandonner à quelques kilomètres de là : «Il y a un problème de contact. Si seulement je pouvais la faire partir, le pourrais reprendre mon travail. Et ensuite, je pourrais quitter la Floride». Au moment de prendre congé, il demande trois dollars. «C’est poour prendre le bus et aller chercher ma voiture», justifie-t-il en montrant les clés d’un véhicule. Jean-Cosme Delaloye / Miami Une version raccourcie de cet article a été publiée le 2 février 2007 dans la Tribune de Genève et 24heures. CommentsYou must be logged in to post a comment. |
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