La main verte de Dieu aux Etats-Unis
New York. Et Dieu créa l’écologie. La Bible de Richard Cizik (Photo Jarin Blaschke) ne l’affirme pas en termes aussi arrêtés. Mais le prêcheur averti a recensé de nombreux passages dans les Ecritures qui confortent sa thèse environementale. Genèse, chapitre 2 verset 15 : «Dieu nous demande de servir la Terre et de la protéger», affirme-t-il. Sa voix claire sautille sur le bruit confus de la toréfaction des cafés en cette froide matinée new-yorkaise de fin janvier. Dans le blafard anonymat d’un Starbucks de Manhattan, cette voix modulée guide son interlocuteur sur un terrain, sur lequel on ne s’attendait pas à rencontrer un évangéliste conservateur : la défense de l’environnement. Cizik est à la tête d’un groupe de chrétiens fondamentalistes qui a décidé de rompre sa traditionnelle alliance avec George Bush pour tenter de sensibiliser l’Amérique au réchauffement climatique. Ces frondeurs donnent un habit religieux au discours scientifique. Aux Etats-Unis, premier pollueur de la planète, les choses sont d’ailleurs en train de bouger. Agacée par le désintérêt de la Maison Blanche pour l’écologie, la nouvelle majorité démocrate au Congrès a remis la question du réchauffement climatique au goût du jour et compte faire passer cette année une loi pour limiter les émissions de gaz carbonique. L’effet Al Gore est indéniable. Avec son documentaire « An Inconvenient Truth », l’ancien vice-président de Bill Clinton a interpelé les Américains sur l’état de la planète. Mais son impact est resté limité aux grandes villes, car l’«Amérique rouge», républicaine et évangéliste, préfère écouter son pasteur. C’est là qu’intervient Richard Cizik. Quand il parle, le révérend n’a pas cette exaltation à fleur de peau qui caractérise de nombreux gardiens télégéniques et télévisés de la morale chrétienne fondamentaliste aux Etats-Unis. Ce défenseur de l’écologie biblique n’a pas besoin d’ élever la voix, il sait qu’il sera entendu. A 54 ans, Richard Cizik est vice-président de la National Association of Evangelicals (NAE, Association nationale des Evangelistes), le plus puissant lobby chrétien qui regroupe 45 000 églises et 30 millions de membres. Plus de 70 millions d’Américains se considèrent comme évangélistes. Lors des deux dernières élections présidentielles en 2000 et 2004, la droite religieuse a plébiscité George Bush à près de 80%. Une brêche s’est pourtant brutalement ouverte le 7 novembre 2006. Désabusés par la politique irakienne du président, de nombreux évangélistes ont voté démocrate lors des élections parlementaires, contribuant à faire basculer le Congrès. Richard Cizik tient là son public cible. Son homélie écologiste a un slogan : le Creation Care, littéralement «Soin de la Création» qu’il prêché l’année dernière aux quatre coins des Etats-Unis. Le pasteur apparaît aussi dans « The Great Warming », un documentaire de Stonehaven Productions, une société canadienne. Karen Coshof, créatrice et productrice du film, a orchestré depuis son bureau de Montréal une coalition qui réunit des évangélistes, scientifiques et politiciens américains ainsi que des stars comme Alanis Morrisette, Lucy Liu ou Keanu Reaves : «Notre but est de mettre la question du réchauffement climatique au cœur des élections présidentielles américaines de 2008, explique-t-elle. L’initiative est canadienne mais elle vise les Etats-Unis, car c’est là que le changement doit se produire». En janvier dernier, Cizik a fait une alliance de circonstance avec des scientifiques américains dont Calvin DeWitt, co-fondateur du Réseau environmental évangéliste, et E.O Wilson, un biologiste renommé, pour lutter contre le réchauffement climatique. Il explique : « Je crois que Dieu a créé l’Homme. E.O Wilson croit, lui, en l’évolution. Cela ne nous empêche pas de nous entendre sur le fait qu’il faille sauver la planète». Ce combat pour l’environnement ne fait pas l’unimanimité chez les évangélistes. Plusieurs révérends proches de la Maison Blanche comme James Dobson ou Charles Colson se sont insurgés de la démarche de Cizik. Pour la contrer, ils se sont regroupés sous la bannière de l’Interfaith Stewardship Alliance. Ce mouvement qui se nourrit de la méfiance des chrétiens fondamentalistes pour la science, voit dans le réchauffement de la planète un cycle climatique normal et rejette toute politique écologique. Richard Cizik pèse ses mots quand il parle de ses détracteurs. Le pasteur lance d’abord «droite dure», se reprend et sourit : « Ces gens restent dans leur coin et ne parlent qu’entre eux. Il faut les faire sortir de là». Il poursuit : « Certaines personnes sont tellement peu enclin à considérer de nouvelles idées qu’on les dirait mortes. La défense de l’environnement est une nouvelle idée chez les évangélistes. Elle nous divise, mais il faut agir. C’est une question de morale». Cizik n’est pas né avec l’âme verte. A l’image de sa reconversion religieuse, ce père de deux enfants adolescents a redécouvert l’écologie il y a cinq ans, lors d’une conférence sur le réchauffement climatique à Oxford en Grande-Bretagne. Il raconte avoir été bouleversé par une présentation de John Houghton, un scientifique chrétien évangéliste. De retour aux Etats-Unis, Cizik se lance alors dans une croisade pour la planète. Il vend son mobile home et remplace ses deux voitures par des véhicules hybrides. Il s’est récemment soumis un test médical pour détecter les substances présentes dans son organisme. «Je me suis rendu compte que j’avais un niveau élevé de mercure , glisse-t-il sur le ton de la confidence. Mon but est d’inciter 25 révérends à faire de même pour qu’ils puissent prendre conscience de l’urgence». Jim Wallis, un évangéliste progressiste de San Francisco, voit en lui Amos, l’un des douze petits prophètes de la Bible. Cizik rêve d’une religion qui montrerait l’exemple. Il sort de la poche intérieure de son veston un bout de papier, sur lequel sont griffonés quelques chiffres: «Si les 300 000 maisons de culte aux Etats-Unis réduisaient leur consommation d’énergie de 25%, elles économiseraient un total de 500 millions de dollars (582 millions de CAN) et 5 millions de tonnes de CO2, soit l’équivalent de la pollution émise par un million de voitures». Ce militant de l’écologie soutient le protocole de Kyoto sur les limitations d’émissions de gaz à effet de serre. La Maison Blanche a beau avoir de nouveau rejeté début février toute politique allant dans ce sens, le pasteur croit en sa capacité à convaincre son gouvernement dans les mois qui viennent : «L’année dernière, le président Bush a déclaré que nous étions dépendants du pétrole étranger, dit-il. Cette année il reconnu la réalité du réchauffement climatique. Je pense que si nous lui soumettons une bonne loi sur l’environnement, George Bush la signera car c’est un politicien». Le révérend n’a pas rejoint les démocrates. Mais ce républicain de toujours n’exclut pas de faire faux–bond à son parti si le candidat conservateur à la présidentielle l’année prochaine ne s’engage pas à défendre l’environnement. Ces derniers mois, il a rencontré les sénateurs démoctrates Hillary Clinton et Barack Obama ainsi que le républicain John McCain. Les prétendants à la Maison Blanche ont tous fait le même raisonnement: Cizik, 45 000 églises, 30 millions de membres. Richard Cizik assure pour sa part qu’il sera «aux côtés de tous ceux qui prendront les bonnes décisions pour la Création». En cette période pré-électorale, le longiligne messager vert de Dieu a lui aussi fait ses calculs pour remplir sa mission. Glossaire Créationnisme : Croyance selon laquelle la terre a été créée par Dieu. Cette croyance est le fondement du christianisme, du judaïsme et de l’islam. Aux Etats-Unis, les chrétiens fondamentalistes aimeraient faire enseigner cette croyance à l’école pour contrer la théorie de l’évolution de Darwin. Ils ont récemment été défaits au Kansas. Le conseil de l’éducation de l’Etat a décidé de revenir en arrière et de bannir le créationnisme des programmes scolaires après l’avoir intégré en 2005. Evangélisme : Courant dominant du protestantisme conservateur. Il se définit par le rôle central de la conversion personnelle au Christ et une lecture littérale de la Bible. Les évangélistes représentent 40% de la base du parti républicain aux Etats-Unis. Ils sont anti-avortement, anti-recherche sur les cellules souches et généralement très méfiants de la science à cause de leur différend avec les scientifiques sur la création de l’homme. Calvin DeWitt : personnage peu médiatisé mais très influent dans la promotion de la bataille pour la défense de l’environnement chez les évangélistes américains. Professeur à l’Université du Wisconsin, il est président de l’Académie des scientifiques évangélistes. Interfaith Stewardship Allliance : groupe dans lequel se sont rassemblés les évangélistes qui contestent le réchauffement climatique. Evangelical Climate Initiative : intiative pour lutter contre le réchauffement climatique signée en février 2006 par 86 leaders évangélistes. Richard Cizik faisait partie des instigateurs du projet, mais a dû retirer son nom du document à la suite de protestations de membres de National Association of Evangelical qui ne voulaient pas que l’association s’engage dans cette initiative. Le texte est diponible à l’adresse : Cet article est paru dans le magazine d’information canadien L’actualité en avril 2007. Une version similaire est parue dans le magazine suisse L’Hebdo dans son édition du 22 février 2007. CommentsYou must be logged in to post a comment. |
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