Dean a laissé des cicatrices profondes dans les bidonvilles de Kingston
Kingston. On croirait que la guerre est passée par là. Des poteaux électriques sont brisés en deux et des tas de débris jonchent les rues de Trench Town (photo Jean-Cosme Delaloye), le ghetto de Kingston où a grandi Bob Marley. L’ouragan Dean et ses vents à 230 km/h ont violemment frappé les bâtiments délabrés du bidonville le 19 août 2007. «C’est le ghetto man, dit Clifford Bent, un rasta man du quartier en montrant des murs en ruines. Nous ne pouvons pas attendre du gouvernement qu’il nous aide. Il faut que nous le fassions nous-mêmes». En ce vendredi 24 août, des habitants tentent avec des balais de fortune de dégager First Street, la rue où habitait la star du reggae dans les années 70. Assis à l’ombre d’un auvent, un pêcheur de 77 ans que tout le monde appelle “Man” dans le quartier, gesticule avec sa machette et exprime sa colère. Il parle de promesses jamais tenues qui remontent jusqu’à la période de l’esclavage au 16e siècle. Il affirme en patwa (n.d.l.r. : langue traditionnelle en Jamaïque) que les malheurs de Trench Town ont commencé à ce moment-là. Derrière lui, une femme obèse avec une jambe amputée sous le genou, frotte ses habits en l’écoutant d’une oreille. Le quotidien a repris ses droits à Trench Town, mais un sentiment de désespoir et d’abandon flotte sur ce ghetto situé à une quinzaine de minutes de voiture du centre de la capitale jamaïcaine. Des immeubles locatifs bleus ciel construits dans les années 1970 tombent en décrépitude et les routes sont défoncées. Les limites du ghetto que les chauffeurs de taxi et Jamaïcains évitent, sont clairement délimitées par de nouveaux complexes immobiliers jaunes en bordure de celui-ci. L’ouragan Dean a mis les jeunes du quartier au chômage technique. Kevin, un charpentier de 26 ans, regarde passer le temps en fumant de la marijuana. « Depuis Dean, il n’y a plus de travail, dit-il. Nous allons devoir attendre que passent les élections pour avoir une chance de retrouver un emploi ». Originalement prévu pour le 27 août, le scrutin a été reporté d’une semaine à cause de la tempête. L’état d’urgence en vigueur dans l’île depuis le 18 août, n’a finalement été levé que samedi dernier. « Rats, rats ». Deux jeeps de l’armée dans lesquelles ont pris place des soldats et des policiers, descendent lentement sur Fifth Street. A chaque fois qu’une patrouille approche, les habitants de Trench Town se préviennent les uns les autres. Pour eux, le passage de Dean n’a pas fondamentalement changé la donne mais l’a compliquée. Leur quotidien se résume à un round d’observation avec les forces de l’ordre. «Ce sont des patrouilles de « rats », explique Kevin. Quand les policiers arrivent, nous cachons nos pipes de ganja et essayons de les éviter parce qu’ils nous brutalisent ». Dès que le soleil se couche, le quartier à problèmes plonge dans le noir. « A l’heure actuelle, c’est calme, dit un quinquagénaire qui répond au surnom de Coopa. Mais c’est très volatile. Il y a beaucoup de meurtres et de cambriolages autour de Trench Town». Coopa, un constructeur de meubles, est aussi au chômage technique depuis le passage de Dean et passe ses après-midi assis à l’ombre d’un grand arbre devant sa maison. Dans la petite cantine située sur Fourth Street, une femme est en train de faire frire des dumplings, un met jamaïcain traditionnel à base de farine. Les réserves de nourriture ont fondu à cause de l’absence d’électricité. « Ici, ce n’est pas comme dans Uptown (n.d.l.r. : quartiers aisés de Kingston), affirme Clifford. Nous n’avons pas de centres commerciaux. Il n’y a que des petites épiceries et quelques établissements qui servent de la nourriture». Les restaurants se résument d’ailleurs souvent à un une marmite posée sur un feu de bois dans une structure de fortune. Et les plats sont simples : dumplings et poulet ou mets végétariens pour les nombreux rastas du quartier. Kingston a été durement touchée par Dean la semaine dernière. A l’extérieur de Trench Town, de nombreux poteaux d’électricité barrent les rues de la capitale. Plusieurs autres comtés de Jamaïque ont beaucoup souffert du passage de la tempête. A une trentaine de kilomètres au nord de Kingston, des plantations entières de bananes sont détruites. A l’est de l’île, des maisons de fortune ont été littéralement soufflées par les vents violents de ce cyclone qui a fait quatre victimes en Jamaïque la semaine dernière. Les habitants des régions les plus touchées doivent rationner la nourriture. Certains d’entre eux n’auront pas l’électricité avant le 9 septembre. Et pouvoir prendre une douche est devenu un privilège dans des localités qui n’ont pas l’eau courante. Chaque comté a des cicatrices du passage de Dean. Pour beaucoup de Jamaïcains, la glace est devenue un produit de luxe dans un pays où il fait très chaud en cette saison. Le prix du sac a triplé dans le sud-est de l’île. Mais avec l’annonce, le week-end dernier, de la tenue d’élections le 3 septembre prochain, les Jamaïcains espèrent aujourd’hui ardemment un retour à la normale. CommentsYou must be logged in to post a comment. |
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