« L’Egypte est un volcan prêt à exploser »

agence de presse the.point.is

  • Conjuguées aux dépenses de la rentrée des classes, les fastes obligés de ramadan ont fait de l’événement un cauchemar financier pour les Egyptiens.
  • Au Caire, la misère galopante est de plus en plus difficile à cacher à l’ombre de la carte postale et la révolte couve.
  • Entre 17% et 40% de la population égyptienne vit sous le seuil de pauvreté.

Le Caire. « C’est très difficile pour nous en ce moment, la rentrée scolaire et ramadan (photo Saleh Refaat) sont tombés au même moment cette année et les dépenses ont doublées.» Mère de trois enfants, Om Walid* et son mari Hassan* gèrent depuis dix ans un petit espace de terre battue qui sert de parking aux habitants d’une rue de Downtown, à deux pas du fameux Musée égyptien au Caire. Des trousseaux de clés plein les mains, l’œil aux aguets pour repérer l’automobiliste en quête d’une place ou tout simplement d’une aide pour manœuvrer, elle explique que durant ramadan « il faut acheter de la viande et des douceurs tous les jours, c’est la tradition ». Ajoutez à cela les dépenses scolaires sur fond de paupérisation galopante et c’est un sérieux trou dans le budget qui s’est creusé. Le mois de fête a ainsi tourné au cauchemar financier.

Même si Om Walid et les siens ont dû s’installer dans une cahute de briques et de tôle ondulée sur un coin du parking pour économiser un loyer, ils font presque figure de privilégiés dans un paysage cairote rongé par une misère galopante. Rien à voir avec les « zabalin », ces pauvres d’entre les pauvres qui vivent au milieu des décharges du Caire et auxquels sœur Emmanuelle a donné un visage. Ni même avec ces cairotes entassés sur les toits des immeubles où dans ces quartiers misérables de la périphérie, où flotte en permanence l’odeur des dépôts d’ordures improvisés ça et là. La famille d’Om Walid vit cette pauvreté banale faite de repas identiques, d’habits que l’on traîne jusqu’à la déchirure, de maladies que l’on ne soigne pas, d’enfants que l’on envoie pas à l’école pour qu’ils puissent vendre des citrons ou des bouquets de menthe dans les rues encombrées de la capitale la plus polluée du monde.

Ambiance de fin de règne

Alors combien sont-ils désormais à vivre en dessous du seuil de pauvreté en Egypte ? 17% selon les chiffres officiels, ou près de 40% comme l’affirment des sources non gouvernementales ? Une traversée du Caire aujourd’hui suffit à donner foi aux estimations les plus pessimistes. « Les gens en ont marre, ils n’en peuvent plus, l’Egypte est devenu un volcan prêt à exploser. » Membre du groupe Kifaya (n.d.r.l. Assez !) Hanan* ne mâche pas ses mots. Pour elle le gouvernement Moubarak a failli. Et la perspective de voir à terme lui succéder son fils Gamal, comme le laisse penser certains gestes du pouvoir, la met hors d’elle. « Nous voulons que cela change ! » Au prix d’une prise de pouvoir des islamistes version Frères musulmans ? « Ce n’est pas l’unique voie pour que la société civile égyptienne boug, répond Bassem*, professeur au Caire. La jeunesse bouge aussi. Il faut lui donner sa chance.». Pour Bassem*, la révolution n’est pourtant pas pour demain. « La répression est féroce, les arrestations d’opposants se multiplient et la police est partout. »

Le pouvoir a méchamment durci le ton ces derniers temps, opérant des rafles incessantes dans les rangs des Frères musulmans, dont pas moins de 500 membres pourrissent aujourd’hui dans les geôles égyptiennes. Ambiance de fin de règne donc pour de nombreux analystes, thèse que semble accréditer la multiplication des arrestations dans les rangs de la presse indépendante aussi. Pas moins de 13 journalistes, dont cinq rédacteurs en chef, ont ainsi été condamnés à la prison en quelques semaines. Et le Conseil suprême de la justice, proche du gouvernement, d’ajouter que « tout commentaire publié sur un verdict peut constituer un crime dans la mesure ou cela représente une tentative d’influencer le cours de la justice et de s’y ingérer ».

En Egypte le ramadan touche à sa fin et pour la première fois, c’est un soulagement pour beaucoup. Les difficultés pourront « reprendre leur cours normal ».

Saleh Refaat / Le Caire

* prénoms d’emprunt

Le ramadan, un parcours du combattant

Quand ? Ramadan est le neuvième mois d’un calendrier de l’Hégire basé sur le cycle lunaire et divisé en douze périodes de 29 ou 30 jours. Le mois de ramadan recule ainsi tous les ans d’une dizaine de jours et a commencé cette année le 13 septembre, une observation fine de l’état de la lune, validée par les autorités religieuses de l’Université cairote d’Al Azhar, devant finalement trancher la question au dernier moment. Historiquement, ramadan a été fixé au mois de la bataille de Badr, qui vit en 624 l’armée du prophète triompher des Mecquois à 1 contre 3 grâce à une série de miracles.
Une épreuve pour le corps… A partir de ce jour, les musulmans ont l’interdiction manger, de boire ou même de fumer après le premier appel à la prière (Adan al fagr), qui survient à l’aube vers 4h30, et ce jusqu’à l’avant-dernier appel (Adan al maghreb), fixé à 18h30. C’est alors le moment où les musulmans se réunissent en famille pour briser le jeûne, d’abord par des boissons très sucrées, puis par un repas gargantuesque ponctué d’une avalanche de douceurs. Après quelques heures de sommeil, ils se lèveront ensuite en pleine nuit pour avaler encore quelque chose avant le début de la longue journée de jeûne. Malgré ce mois de « privations », c’est la période où nombre de musulmans prennent du poids en raison d’une alimentation trop riche, abondante et consommée aux pires heures.
… et pour les nerfs aussi Il faut quatre à cinq jours à l’organisme pour s’habituer à ce traitement, période éprouvante pour les musulmans. Ensuite les choses se calment car l’un des objectifs de ramadan est aussi d’inciter les croyants à élever leur âme, et donc à améliorer leur façon d’être et leurs relations avec autrui. A terme, un mois de ramadan vécu pieusement offre l’absolution de tous les péchés.
Deux événements La dernière semaine de ramadan est marquée par la «Nuit du destin » (laylat al-Qadar), lorsque Mahomet reçu le début de la révélation coranique d’Allah par l’entremise de l’ange Gabriel. Puis le mois de jeûne est ponctué par l’Aid al-Fitr, la fête qui marque la rupture du jeûne.

S. R.

L’Egypte en chiffres

78 millions d’habitants environ.
17 millions vivent officiellement au Caire, plus de 20 selon certaines estimations.
5,4 millions de fonctionnaires.
76% des employés de la fonction publique touchent des pots-de-vins selon une récence étude de PEW Research Centre. Ce qui place le pays en deuxième position parmi les pays du Proche-Orient derrière le Liban en matière de corruption.
44% des gens sont analphabètes.
20% sont sans emploi mais ce taux paraît nettement sous-évalué.
17 % des Egyptiens vivent au-dessous du seuil de pauvreté selon des chiffres officiels, un taux qui pourrait atteindre 40% selon des sources non gouvernementales.
96,6% des femmes musulmanes ou chrétiennes sont excisées, selon une étude de 2005.

Saleh Refaat est un journaliste basé au Caire qui possède une solide expérience dans la couverture de la politique étrangère et une grande connaissance du monde arabe. Ce dossier sur le ramadan est sa première collaboration avec tpinews.com. Vous pouvez le contacter via l’agence the.point.is.

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