Le Liban otage d’un nouveau Grand Jeu
Beyrouth, Liban. Une fois de plus, des enjeux régionaux servent de toile de fond à la crise libanaise. Les protagonistes principaux sont connus. D’un côté Washington, Israël et l’Arabie Séoudite. De l’autre l’Iran et la Syrie. Pour Washington, il s’agit coûte que coûte d’asseoir son influence au Pays du Cèdre et, pour ce faire, de favoriser par tous les moyens l’émergence d’un gouvernement « ami ». D’où un soutien inconditionnel au premier ministre Fouad Siniora et à ses alliés de la majorité contre une opposition composée d’un général Michel Aoun incontrôlable et du Hezbollah, bête noire des Etats-Unis. En plein bras de fer avec l’Iran, Washington refuse de laisser un parti chiite peser sur l’échiquier politique au Liban, même si les chiites représentent plus du tiers de la population. Dès lors, les émissaires américains n’ont eu de cesse d’inciter la majorité de Siniora à ne faire aucune concession à l’opposition, participant ainsi activement au blocage politique actuel. Côté israélien, l’intérêt de l’Etat Hébreu est de voir cette domination américaine s’accomplir au Liban, avec pour objectif final le désarmement du Hezbollah que l’aventure militaire de juillet 2006 n’a fait que renforcer. A terme, Israël espère aussi qu’un gouvernement libanais « ami » se résoudra le moment venu à accepter l’installation définitive des quelques 300′000 Palestiniens réfugiés sur son sol, et dans une ultime phase signera un Traité de paix avec Tel Aviv, achevant ainsi de sécuriser la frontière nord de l’Etat hébreu. Enfin, pour l’Arabie Séoudite, contrarier l’émergence d’une force politique chiite dans la région s’inscrit dans sa lutte d’influence contre l’Iran pour le leadership musulman. Depuis la disparition de l’Irak, contrepoids naturel à la puissance perse, Téhéran tente en effet de reprendre sa place perdue de grande puissance régionale. Sur un plan idéologique, les prises de positions tranchées du président Ahmadinejad envers Israël et les Etats-Unis, puis la l’affrontement entre le Hezbollah et l’Etat Hébreu ont créé une situation nouvelle où l’on a vu la rue sunnite prendre parti avec ferveur pour ces nouveaux « héros », fussent-ils les ennemis héréditaires de la Sunna. Et toujours à contre-pied de gouvernements sunnites en rupture avec leur opinion publique. De Riyad au Caire en passant par Amman, les gouvernements avaient par exemple initialement condamné l’attaque menée contre Tsahal par le Hezbollah, prélude à la guerre de juillet 2006, avant de se rétracter sous la pression populaire. L’attitude séoudienne, et sunnite en général, est aussi activement aiguillonnée par une diplomatie américaine que l’on voit depuis quelques mois se dépenser sans compter pour convaincre les capitales arabes que leur véritable ennemi est l’Iran chiite et non Israël. Un point de vue parfois tout de même difficile à faire passer comme lorsque le secrétaire américain à la Défense avait déclenché les rires de l’assistance en déclarant à Manama, lors d’un forum organisé par l’Institut international d’études stratégiques (IISS) qu’« Israël en tant que puissance nucléaire présumée, ne représentait pas une menace pour les pays du Golfe comme l’Iran ». De l’autre côté de l’échiquier, l’Iran et la Syrie cherchent bien sûr à contrer l’émergence d’un leadership par trop pro-américain au Liban. Damas ne veut tout simplement pas voir le Pays du Cèdre transformé en porte-avion US. Quant à l’Iran, même s’il ne contrôle pas un Hezbollah largement « nationalisé » depuis la fin de la guerre, il n’en a pas pour autant abandonné ses aspirations pan-chiites et le soutien à la milice lui permet à la fois de contrarier les plans américains et de consolider la visibilité du chiisme comme nouvel acteur régional désormais incontournable. L’isolement international de Téhéran, soumis à forte pression sur le dossier nucléaire, et celui de Damas, également dans la ligne de mire américaine à cause de ses tentatives pour façonner un « nouveau Moyen-Orient », les ont enfin tout naturellement jeté dans les bras l’un de l’autre, chacun étant à la recherche d’un décloisonnement stratégique. C’est au Liban que les protagonistes de ce Grand Jeu s’affrontent aujourd’hui directement, profitant d’un système politique encore marqué par le féodalisme, dominé par les intérêts partisans et où un certain nombre d’ex-chefs de guerre, manipulables à souhait, semblent toujours prêts aux pires aventures. Ce qui est guère surprenant dans un pays où la police est épaulée par à peu près tous les services de Renseignement occidentaux. CommentsYou must be logged in to post a comment. |
||

