27 ans de prison pour avoir été « condamné à tort » au Texas

agence de presse the.point.is.

  • Charles Chatman (photo Justin Goode) a passé 27 ans en prison au Texas pour un viol qu’il n’a pas commis.
  • Innocenté par un test ADN, l’Afro-Américain est le quinzième condamné à être innocenté à Dallas depuis 2001.
  • Les erreurs judiciaires comme celles de Charles Chatman ébranlent actuellement le système judiciaire du Texas, Etat recordman des exécutions et des incarcérations.

Dallas, Texas. Lorsqu’il s’est réveillé d’un long cauchemar de 27 ans, le monde avait changé. Charles Chatman n’avait jamais vu de téléphone portable ni entendu parler d’Internet. Il ne savait plus se servir d’un couteau pour manger. Dans sa cellule, l’Afro-Américain condamné au Texas à 99 ans de prison pour le viol d’une Blanche qu’il n’avait pas commis, avait assisté à un interminable et désespérant défilé de plus de 9800 jours. Il n’était plus Charles Chatman mais une combinaison de six chiffres – 324559 –, son numéro de détenu.

Charles Chatman, 47 ans aujourd’hui, a été libéré le 3 janvier dernier après avoir été innocenté par un test ADN et a été officiellement blanchi le 27 février. L’Afro-Américain taillé dans du roc, est le quinzième « condamné à tort » du comté de Dallas à avoir été innocenté grâce aux tests ADN depuis 2001. Il est aussi le symbole d’un système judiciaire malade qui se remet en question. Craig Watkins, le nouveau procureur de Dallas, a ordonné l’année dernière un audit de 400 condamnations potentiellement litigieuses dans sa ville (lire ci-dessous).

Issu d’une famille modeste, Charles Chatman n’avait pas eu les moyens de s’offrir un avocat. «Le procureur m’avait proposé de plaider coupable en échange d’une peine de 12 ans de prison, raconte-t-il de sa voix douce. Mais j’ai refusé. Je n’avais rien fait». Les apparences étaient contre le jeune homme de 20 ans à l’époque. La victime l’avait formellement accusé. Et malgré son alibi - il travaillait pour la petite société de nettoyage de sa sœur le soir du viol –, Charles Chatman avait été reconnu coupable en 1981. « Un Noir avait commis un crime contre une Blanche, glisse-t-il dans la pénombre de son salon. La seule chose que le procureur voulait, c’était la condamnation d’un Noir».

Au fil des ans, Charles Chatman a cessé de proclamer son innocence. La chance a cependant tourné au printemps 2001, alors qu’il était en cellule d’isolement pour avoir insulté un gardien. Très croyant, Charles Chatman dit avoir entendu une voix qui l’aurait encouragé à se battre pour sa liberté. Il avait aussi lu qu’un détenu texan avait été innocenté par une analyse ADN.

Le salut est venu du juge John Creuzot qui a accepté sa demande de test ADN. Dans un bureau du moderne Palais de justice de Dallas, John Creuzot, un homme au regard perçant, assure avoir eu un pressentiment concernant cette affaire Chatman. Le détenu avait épuisé tous ses recours et ce test ADN était sa dernière chance. « C’est vrai que beaucoup de mes collègues auraient classé l’affaire, explique le magistrat métis. Mais Monsieur Chatman dégageait quelque chose».

La procédure a duré six ans. Le jour où le juge Creuzot a reçu les résultats de l’analyse qu’il avait lui-même financé et qui innocentaient Chatman, le détenu était présent au tribunal. « Quand je lui ai dit que ce n’était pas lui, il était choqué », raconte le magistrat.

A Carrollton, une ville dans la banlieue de Dallas, Charles Chatman réapprend à vivre. Il a passé son permis et passe ses journées à conduire son nouveau pick-up noir. Il a trouvé un logement et vit grâce aux dons de ses proches et de ses amis. L’Etat du Texas lui a proposé 50 000 dollars par année passée en prison contre l’assurance qu’il ne portera pas plainte, mais l’ancien détenu hésite. La plaie est encore béante. « Quand on m’a libéré, personne ne s’est demandé si j’avais un endroit pour atterir, explique-t-il. Sans ma famille, je ne sais pas où je serai aujourd’hui».

Charles Chatman cherche aujourd’hui sa place dans la société.« J’ai rencontré hier un homme dans un Starbucks, dit-il. Il m’a raconté qu’il avait lu l’histoire d’un détenu qui avait passé 27 ans en prison pour un crime qu’il n’avait pas commis. J’ai souri mais ne lui pas dit que c’était moi. Je ne sais pas pourquoi.”

Dallas / Jean-Cosme Delaloye

Pendant que le Texas emprisonne, Dallas innocente

Le blanchiment de Charles Chatman est emblématique dans une ville de Dallas qui a innocenté quinze détenus depuis 2001 et a décidé de se pencher sur 400 affaires classées.

Il s’appelle Mike Ware. Il est assis derrière un bureau où s’empilent les dossiers. L’ancien avocat a été engagé l’année dernière par Craig Watkins, le procureur afro-américain du comté Dallas, pour examiner 400 affaires classées et décider d’octroyer ou pas un test ADN aux détenus condamnés.

Elle s’appelle Michelle Moore. L’avocate commise d’office est assise contre le mur du bureau de Mike Ware. C’est elle qui a représenté Charles Chatman pendant la procédure qui a permis d’innocenté le détenu afro-américain après 27 ans passés en prison pour un viol qu’il n’avait pas commis.

Mike Ware et Michelle Moore travaillent ensemble sur les condamnations potentiellement litigieuses. La démarche du procureur de Dallas a été motivée par le nombre record d’erreurs judiciaires dans sa ville. Depuis 2001, une loi autorise les détenus texans à demander un test ADN dans le cadre de leur procédure d’appel. En sept ans, le comté de Dallas a innocenté 15 détenus condamnés pour des crimes qu’il n’avaient pas commis. «Nous avons eu de la chance que le laboratoire de la police scientifique ait décidé de garder les preuves de toutes ces affaires classées, explique Mike Ware. Car en général, il les détruisent ».

Depuis qu’il a pris ses fonctions en août dernier, l’adjoint du procureur a épluché un tiers des condamnations potentiellement litigieuses. Les tests ADN qu’il a ordonnés ont confirmé la culpabilité de cinq prévenus et ont innocenté deux hommes. « Notre démarche force les élus texans à reconnaître qu’il y a un problème avec notre système judiciaire », explique-t-il. « Tous les détenus qui ont été blanchis avaient un point commun : ils étaient pauvres».

Dallas a ouvert une brèche au Texas, mais le comté est encore un cas isolé. Le Lone Star State reste l’Etat qui incère et exécute le plus aux Etats-Unis. Ces 20 dernières années, le taux d’incarcération y a crû de 300%. 172 000 personnes sont actuellement derrière les barreaux des prisons texanes et 27 détenus ont été exécutés en 2007 dans l’Etat de George Bush. Depuis 2001, le Texas est aussi le recordman des Etats-Unis des remises en liberté pour des erreurs judiciaires. Le Lone Star State a blanchi 30 personnes.

Des élus démocrates texans ont tenté l’année dernière de faire passer un projet de loi pour créer un Commission Innoncence qui aurait pour but d’étudier les carences du système judiciaire du Texas. Le parlement de l’Etat n’a finalement pas fait voter la loi, mais des élus dont Raphael Anchia, un Représentant démocrate de Dallas, ont l’intention de proposer un nouveau texte de loi lors de prochaine législature en 2009. « Nous voulons à tout prix améliorer notre système judiciaire pour empêcher que des innocents terminent en prison », assure Raphael Anchia.

Dallas / J-C De
Ce dossier est paru le 10 mars 2008 dans la Tribune de Genève et 24heures.


Comments

You must be logged in to post a comment.

Name (obligatoire)

Email (obligatoire)

Site web

Speak your mind