Entre le ranz des vaches et le front libanais

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  • Enfant de Treyvaux, en Suisse, et de Beyrouth, Charles Abdallah (photo Pierre Vaudan) œuvre pour le Liban au travers de son travail pour la Commission Européenne.
  • Le Liban n’a plus de président depuis le 24 novembre 2007.
  • Rencontre à Beyrouth avec un économiste du développement, dont le cœur est forgé autant de patois fribourgeois que du fracas de la guerre.

Beyrouth. Le regard perdu sur une Méditerranée écrasée de soleil, Charles Abdallah s’accorde une petite pause cigarillos sur le balcon du bureau qu’il occupe depuis bientôt deux ans comme économiste du développement de la Commission européenne à Beyrouth. Soudain, une explosion retentit. Suffisamment puissante et proche pour faire sursauter le petit cendrier posé sur la rambarde. A 47 ans, le libano-suisse sait qu’il est inutile de tenter d’appeler son épouse Nelly pour la rassurer. Après chaque attentat, toutes les communications sont coupées pour une heure au moins. Ce jour-là, quelqu’un a voulu gâcher la fête d’adieu de l’ambassadeur américain Jeffrey Feltman. Avec succès. Carnage. Dix jours plus tard l’histoire bégaie. Septante-cinq kilos d’explosifs pulvérisent la voiture d’un officier des Renseignements. Carnage. Là encore Charles Abdallah ne tentera pas d’appeler son épouse.

Malgré un optimisme inoxydable, l’économiste se demande dans ces moments-là ce qui a bien pu arriver au Liban, ce pays « de lait et de miel » dont sa mère Marguerite Yerly est tombée amoureuse un demi-siècle plus tôt lors d’une croisière. Au point de quitter Treyvaux en 1957 et d’épouser, deux ans plus tard, le chef d’Etat major de l’aviation libanaise, René Abdallah. Ils auront trois enfants dans un Liban connu alors comme la Suisse du Moyen-Orient, même si à l’époque tous les ingrédients de l’explosion à venir étaient déjà réunis.

«Bien sûr, se souvient Charles Abdallah, des troubles éclataient déjà entre l’armée, les milices et les Palestiniens dont les camps étaient devenus incontrôlables. La guerre de 1967 a aussi débordé chez nous. Mais le Liban vibrait d’un bouillonnement culturel intense. Les élites intellectuelles et artistiques déçues par les régimes pseudo socialistes de nos voisins avaient massivement émigré chez nous, de même qu’une bourgeoisie persécutée qui débarquait avec des flots d’argent dans ses bagages.» Un paradis donc, malgré les échos du canon. «A cinq ans pour mon premier concert, proclame l’économiste, les yeux pétillants de fierté, j’ai vu Von Karajan à Baalbeck ». L’expérience consacrera chez lui un goût pour la musique ardemment cultivé dans sa famille maternelle et le mélomane en herbe deviendra un pianiste chevronné, concertiste à ses heures.


Un coucou suisse dans la tête

Son enfance, Charles la partage alors entre le quartier chrétien de Ras Beyrouth, les copains de la Mission Laïque Française où il étudie et ses vacances au Domaine du Mont à Treyvaux deux mois par année. « Dans la ferme des Yerly, je grandissais au milieu d’aînés en bredzons, bercé de 1er Août et de Bénichons. Et ma mère m’a bien sûr inculqué des valeurs typiquement helvétiques comme le sens de l’organisation, de la discipline, la précision. En fait j’ai un coucou suisse dans la tête. » Une double culture qui ne va pas sans poser problème au milieu de Libanais volontiers « bluffeurs, flambeurs ». « C’est une richesse mais aussi une déchirure. En Suisse je ne suis pas tout à fait considéré comme un Suisse, ni au Liban tout à fait comme un Libanais. C’est parfois douloureux. » La richesse l’emporte pourtant sur la déchirure chez cet homme au caractère passionné mais rigoureux, à la personnalité élégante teintée d’une exubérance toute orientale.

Bien que la spirale de la violence soit déjà enclenchée, 1975 marque le début «officiel» de la guerre dite civile. Le Liban sombre dans le chaos. L’année suivante il n’y aura pas de rentrée scolaire et pour Charles, sa mère et ses deux soeurs, c’est la fuite vers le refuge fribourgeois, le patois, les bredzons, les dzaquillons. Quelques mois passés à étudier au Collège Saint-Michel de Fribourg l’inciteront même «à potasser l’allemand », car «personne ne savait si l’on pourrait rentrer». Tentative de retour pourtant, le temps de passer son Bac, puis nouvelle fuite sous les bombes en 1978 et départ pour la France et les hautes études. A peine promu ingénieur généraliste en 1983, Charles Abdallah n’a qu’une envie, repartir au Liban « Je voulais travailler pour mon pays que dix ans de guerre avaient déjà broyé. Je voulais reconstruire. »

Un homme de service

« Reconstruire. » Cette idée devient une passion et un moteur chez ce travailleur acharné. « Ce pays à un potentiel humain et des ressources naturelles fantastiques, s’enflamme Charles en levant les bras et en faisant tournoyer son éternel cigarillos. Tout y est possible ! » Mais comment faire ? Auprès de qui s’engager dans un pays mis en pièces par Israël, la Syrie, les miliciens et les chefs de guerre? Quinze ans durant, c’est dans le secteur privé qu’il donne libre cours à sa créativité pour reconstruire et relancer des usines dévastées. C’est aussi le temps de l’amour, la rencontre avec Nelly qui lui donnera deux enfants nés tous deux aux pires moments de la guerre.

Charles fait alors le grand saut, quitte l’industrie et entre dans le cabinet du ministre des Finances Georges Corm, un an seulement avant que ce dernier ne perde son portefeuille. Nouveau grand saut. L’économiste se met à son compte, commence à enseigner l’économie dans une université publique. « J’ai toujours eu l’âme d’un homme de service et dans n’importe quel pays j’aurais été haut fonctionnaire, constate Charles Abdallah. Mais dans l’appareil d’Etat libanais actuel, il n’y a pas de place pour un homme comme moi.» Aujourd’hui, c’est finalement au sein de la Commission européenne qu’il a trouvé le meilleur moyen de servir son pays. « Au milieu de gens qui semblent parfois plus sincèrement intéressés à aider le Liban, lance-t-il dans un clin d’œil, que certains politiciens libanais » .

Beyrouth / Pierre Vaudan

L’Europe au chevet de l’unité du Liban

Privé de président depuis le 24 novembre 2007, le Liban semble plus divisé que jamais. Les vieilles postures communautaristes et partisanes ont repris le dessus. Un front sur lequel la commission européenne s’active aussi. Interview de Charles Abdallah.

- En plus de l’aide au développement, que fait la Commission européenne?
-Depuis 2007, nous organisons des Forums Interlibanais sur le Développement Economique et Social. Le but est d’amener toutes les parties représentées au Parlement à débattre pour aboutir à une vision commune sur ces questions.

- Cela fonctionne-t-il?

- Contrairement aux idées reçues, on identifie souvent des convergences d’opinion entre des partis pourtant très opposés sur l’échiquier politique, par exemple sur les questions sociales. Et lorsque l’on surprend un représentant des Forces libanaises (n.d.r.l. : une ex-milice chrétienne transformée en parti politique) et du Hezbollah (chiite) en grande discussion autour d’un déjeuner on se dit que oui, ça commence à fonctionner… Cette année, nous avons prévu une série de forums qui auront pour thèmes les politiques sociales, le développement rural et agricole, la compétitivité des entreprises libanaises, la gestion de la dette publique et la politique fiscale.

- Les divisions semblent pourtant profondes et l’ingérence étrangère complique la donne.
- C’est vrai et pour changer tout cela il faut dégager un consensus politique pour la création d’un Etat de droit, d’une Constitution forte, d’un système judiciaire compétent et capable de faire appliquer ses décisions. Dans les pays sous-développés la naissance d’une vraie démocratie est toujours difficile. Une grande partie des électeurs est dépourvue de culture politique et se laisse parfois manipuler par les discours populistes ou des pratiques électorales douteuses. Quant aux ingérences, il ne tient qu’aux Libanais de s’émanciper des tutelles extérieures. C’est un choix. Mais il faut aussi que les puissances étrangères qui s’activent ici acceptent de nous laisser construire notre pays entre nous.

- Quel a été l’impact le plus négatif de la guerre de 2006 ?

- Les destructions ont été considérables avec des conséquences dramatiques sur une économie déjà malade. Et chacun sait qu’aucun pays ne peut prospérer dans un environnement macro-économique instable. Mais surtout, l’attaque israélienne a été un traumatisme terrible pour toute une génération. L’idée qui s’est imposée dans la tête des jeunes qui n’avaient jamais connu la guerre est que sous la surface des choses, même si tout semble aller pour le mieux (n.d.l.r. : la saison touristique 2004-2005 fut la meilleure depuis la fin de la guerre et la saison 2006 promettait de battre ces records), le pire est peut-être en train d’être préparé quelque part et peut surgir à tout instant. Ces jeunes ont perdu confiance en l’avenir. Il faudra du temps pour que cela change et le climat actuel ne les pousse pas à l’optimisme.
P.V.

Bio express

Nom Charles Abdallah
Naissance le 13 novembre 1960 à Beyrouth
Etat civil Mariage avec Nelly en 1986, naissance de René en 1988 et de Youmna en 1990.
Etudes Baccalauréats français et libanais ; diplôme d’ingénieur généraliste de l’Ecole Centrale des Arts et Manufactures de Paris ; master en management à l’Ecole supérieure des Affaires de Beyrouth.
Parcours professionnel Dans l’industrie de 1983 à 1999. Il travaille à la reconstruction et au redémarrage d’usines détruites par la guerre. En 1999 il rejoint le cabinet du ministre des Finances Georges Corm et, de 2001 à 2006, oeuvre comme consultant indépendant pour, entre autres, le PNUD, la Banque Mondiale et la Commission européenne qui le recrute finalement en juin 2006 comme économiste pour sa Délégation à Beyrouth. Il enseigne parallèlement l’économie dans une université publique de Beyrouth, consacrée aux jeunes adultes qui souhaitent continuer leur formation en cours du soir, et l’économie de l’Environnement à l’Université jésuite Saint-Joseph.
Passions Grand amateur de lecture et pianiste chevronné. Il donne parfois des concerts à Beyrouth seul ou en formation de chambre.


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