«Martin Luther King dirait que l’Amérique est amnésique»

- INTERVIEW Il y a quarante ans le 4 avril, Martin Luther King était assassiné dans un motel de Memphis.
- Clarence Jones (photo Daniella Zalcman), l’ancien rédacteur des discours de MLK, publie cette semaine aux Etats-Unis What would Martin say ? (Que dirait Martin ?), un ouvrage qui décrypte l’actualité telle que le Martin Luther King l’aurait vue.
- Pour Clarence Jones, les relations entre Noirs et Blancs aux Etats-Unis doivent améliorées.
New York. Anneau à l’oreille gauche, lunettes légèrement teintés: Clarence Jones détonne dans les bureaux d’une grande firme new-yorkaise de conseil financier. A 77 ans, l’ancien rédacteur des discours de Martin Luther King collectionne les casquettes : professeur à l’Université de Stanford, investisseur, écrivain. L’ascension de Barack Obama qui revendique l’héritage de Martin Luther King, a fait de Clarence Jones un homme sollicité, surtout depuis que la question des relations entre Blancs et Noirs est au Coeur de la campagne présidentielle américaine.
Lorsque l’on écoute Barack Obama, il semble y avoir des similarités avec Martin Luther King. Est-ce votre impression ?
Dans le discours sur les relations raciales aux Etats-Unis que Barack Obama a prononcé le 18 mars dernier à Philadelphie, certaines choses me rappellaient ce qu’a dit Martin Luther King. Mais le sénateur Obama reste un politicien qui tentait de mettre fin à la controverse sur son pasteur, Jeremiah Wright (n.d.l.r. : qui a notamment affirmé que les Etats-Unis étaient responsables des attentats du 11 septembre). Martin Luther King ne parlait pas pour lui, il parlait pour l’Amérique. Il parlait pour tous ceux qui, en 1968, croyaient en l’égalité entre Blancs et Noirs.
Et comment voyez-vous Barack Obama ?
Obama a eu le courage et la franchise de parler des relations entre les races. Tout le monde sait qu’il y a toujours un problème entre les différents groupes ethniques aux Etats-Unis, mais nous faisons comme s’il n’existait pas. Obama a dit qu’il est temps et de laisser l’héritage de l’esclavage, de la ségrégation et du racisme institutionnalisé derrière nous.
Obama est-il pour vous un fils spirituel de Martin Luther King?
Barack Obama n’est pas le nouveau Martin Luther King. En revanche, il est probablement l’un des rares politiciens à pouvoir être considéré comme afro-américain, car il est aussi bien africain par son père qu’américain par sa mère.
De nombreux Noirs ont peur qu’Obama se fasse assassiner. Est-il dur d’être Afro-Américain aujourd’hui aux Etats-Unis?
La violence est ancrée dans le psyché des Américains. Et malheureusement, une frange de la population pense toujours que l’on règle les problèmes politiques par la force. J’ai entendu une femme noire de 65 ans dire qu’elle soutenait Barack Obama mais qu’elle ne voterait pas pour lui, car elle avait peur qu’il se fasse assassiner. C’est effrayant.
Que dirait Martin Luther King s’il voyait les relations entre Noirs et Blancs dans l’Amérique d’aujourd’hui ?
Il dirait que l’Amérique est malheureusement amnésique. Cette amnésie nous fait aussi dire qu’il n’y aucun problème entre Noirs et Blancs.
Geraldine Ferraro, une supportrice d’Hillary Clinton, a récemment dit qu’Obama était arrivé aussi loin grâce à la couleur de sa peau. Qu’en pensez-vous ?
L’Amérique vote pour Obama non pas en raison de la couleur de sa peau, mais parce qu’il incarne une success story à laquelle tout le monde peut s’identifier. Imaginez un petit garçon abandonné par son père, élevé par sa mère puis par sa grand-mère, trimbalé de par le monde, et qui obtient les meilleurs résultats de sa promotion à la fac de droit. Obama est l’essence de l’histoire américaine.
Est-il plus difficile aujourd’hui de devenir président des Etats-Unis lorsque l’on est noir ou lorsque l’on est une femme ?
Je pense que c’est plus difficile lorsque l’on est noir.
Jean-Cosme Delaloye / New York
Cet article est paru le 4 avril dans les quotidiens 24heures et Tribune de Genève.
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